A défaut d’avoir un impact significatif sur le changement climatique, l’emboisement de la planète répond surtout aux motivations inconscientes et subjectives d’une humanité qui lui trouve par ailleurs du sens dans une logique économique de court terme.

Depuis quelques années, je constate que l’arbre prend une place prédominante dans notre rapport au vivant et ce dans tous les domaines. En témoignent les évolutions en cours des secteurs de la construction et de l’énergie, l’essor relativement récent de l’accrobranche, la parution de nombreux ouvrages tels que La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben ou L’arbre monde de Richard Powers, ou encore les vertus qu’on prête aux arbres dans l’activisme contre le changement climatique – qu’il s’agisse du l’habitabilité de nos villes de moins en moins vivables ou de la séquestration du C02 de l’atmosphère.

En passe de devenir sujet, l’arbre objet est à l’évidence investi d’une valeur symbolique au même titre que le loup. Comme cette espèce pour le règne animal, il est le représentant le plus visible du règne végétal aux yeux de l’homme. Non seulement au vu de sa taille et de l’espace qu’il occupe – par opposition aux animalcules et autres microorganismes invisibles ou souterrains – mais également par un rang comparable au sommet de l’échelle de l’évolution et des écosystèmes, en lequel l’homme se reconnait vraisemblablement. En outre, ce dernier fait face à la réalité nouvelle d’une communauté de destin avec la société des arbres dont il se sent d’autant plus proche et solidaire qu’il est désormais confronté au changement climatique, à l’égard duquel la société des arbres joue un rôle de premier plan.

Paré de mille vertus par ces temps de transition écologique, l’arbre est réhabilité comme matériau de construction à l’heure où la pression du secteur du BTP sur les ressources naturelles saute aux yeux de l’homme. Dans le domaine de la production d’énergie, il est envisagé comme alternative aux énergies fossiles, comme le prouve le fait que de plus en plus d’acteurs économiques s’équipent de chaudières à biomasse ou de poêles à granulés sans même se poser la question de l’emprunte carbone des filières d’approvisionnement en matières première. Cet emballement soudain est supposé palier la raréfaction des énergies fossiles tout en freinant le réchauffement climatique.

Pourtant, l’exploitation continue des arbres pour produire de l’énergie remet en cause l’intérêt du reboisement comme moyen de stockage du C02 atmosphérique, tout simplement parce que leur combustion revient à libérer de nouveau le CO2 qu’ils avaient séquestré pendant leur croissance. L’arbre est donc assurément une source d’énergie renouvelable mais certainement pas durable au sens anglo-saxon du terme.

Pour une autre raison, je mets en doute l’efficacité du reboisement que les spécialistes prônent comme levier d’action principal contre le réchauffement climatique. Je ne comprends pas comment une seule génération d’arbres – même à supposer qu’elle recouvre la totalité des terres émergées – serait en mesure de capter le volume de CO2 libéré par l’essentiel des réserves en énergie fossile, dans la mesure où cette quantité résulte du stockage d’une quantité considérable de CO2 contenu dans l’atmosphère primitive, par l’ensemble des végétaux qui ont proliféré au long de millions d’années sur la planète. Ce sont ces derniers qui ont permis in fine l’émergence de la vie en substituant au CO2 des origines, l’oxygène que nous respirons aujourd’hui (cf. article du 17 janvier 2021). En vertu du principe que rien ne se perd mais tout se transforme, se pose de toute évidence un problème de disproportion entre le mal et le remède concernant le CO2. Et ce même en ramenant la quantité libérée dans l’atmosphère par les énergies fossiles, au reliquat de 10% qui n’a pas été absorbé par les océans. Afin d’avoir une idée de la surface de forêt qui serait nécessaire pour capter ce reliquat et pouvoir ainsi valider l’hypothèse précédente, je serais curieux de savoir quelle est la contrepartie d’un volume donné d’énergie fossile, exprimé en hectare de forêt nécessaire à sa genèse. A supposer que la réponse valide l’option du reboisement comme solution crédible, se poserait de toute façon la question de l’accès au CO2 diffus dans l’atmosphère pour une infime strate de végétation fixée sur une partie de la surface des terres émergées.

En dépit des réserves exprimées ci-dessus, l’humanité semble résolue à s’engager sur la piste du reboisement sur la planète là où c’est possible. Je crains personnellement que cet emballement n’entraîne une bulle économique dans la mesure où à court terme, l’offre sera très probablement dépassée par la demande. De ce point de vue, la forêt est sans nul doute promise à un avenir radieux en tant que placement financier, au même titre que le foncier agricole. Du moins à court terme car ma réflexion conduit à penser qu’à moyen terme, l’avenir de la forêt est sérieusement menacée par le dérèglement climatique (cf. article du 26 décembre 2019). En attendant que l’homme se rende à cette évidence, la loi du marché favorisera l’expansion des forêts cultivées car le temps long nécessaire au développement d’une forêt naturelle – plusieurs siècles contre une cinquantaine d’années – est disproportionné par rapport au temps court de notre économie de marché et surtout, face à l’urgence du changement climatique qui nous impose d’agir au plus vite.

A cet égard, le niveau d’exposition de la forêt cultivée au dérèglement pose un défi technique de taille à l’homme car elle est caractérisée par une croissance rapide qui va de pair avec une qualité médiocre du bois et un enracinement superficiel qui induit un appauvrissement de la vie souterraine. Ces facteurs de risque fragilisent les arbres « domestiques » qui sont davantage vulnérables aux maladies ainsi qu’aux caprices de la météo et aux incendies, ainsi que l’a démontré cet été l’écosystème appauvri de la forêt landaise. Cette réalité échappe au profane pour qui la forêt – d’apparence immuable à l’échelle d’une existence humaine car elle s’inscrit dans le temps long et se démarque par sa grande taille – apparait paradoxalement comme la composante la plus robuste et partant de là, la plus stable et du règne végétal. C’est justement parce qu’il est difficile pour un œil non averti de faire la différence entre une forêt naturelle et une forêt jardinée et ce d’autant plus que cette dernière est devenue la norme de nos espaces supposés sauvages, que nos contemporains auront du mal à accepter l’idée que l’arbre est un géant aux pieds d’argile dont l’existence est précaire au point que sa généralisation est une solution caduque au changement climatique.

En somme, l’humanité est à la veille d’une explosion de la demande en arbres – avec des attentes démesurées à leur égard – au moment même où leurs conditions d’existence deviennent précaires. Elle n’a pourtant pas d’autre choix que celui de répondre à ces attentes par un « emboisement » de la planète qui lui pose un défi technique de taille. Loin d’être opposé par principe à cette solution qui fait consensus et ce bien qu’elle me semble très insuffisante, je suis au contraire de ceux qui pensent qu’il est nécessaire de planter des arbres et qu’un arrêt de la déforestation est sans aucun doute indispensable, au même titre qu’un ralentissement de l’activité du BTP. Mais je m’insurge contre la pensée magique au nom de laquelle ces actions auront un impact significatif sur le changement climatique. Je pense que la piste du reboisement répond d’abord à l’envie d’une vision portée par une représentation idéalisée de l’arbre en tant que symbole et support de la vie dont l’homme se découvre subitement partie prenante. Je pense que réhabilitation de l’arbre vise d’abord à rassurer une humanité qui a besoin de croire dans la possibilité d’une issue au changement climatique. D’autre part, elle a pour fonction de déculpabiliser l’homme au moment où il fait face à sa responsabilité dans la dégradation de l’état de la planète, qu’il s’agisse du changement climatique ou de la perte de biodiversité.


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