En l’absence de sursaut salvateur de la filière agricole française, une part de ses ressortissants pourraient décrocher. A moins qu’elles ne passent aux mains d’agro-industriels ou d’investisseurs off-shore, certaines exploitations pourraient d’autant plus perdre en compétitivité au profit des importations agricoles que leur mode de production est intensif en technologie.
Tandis qu’en amont de la filière, le retard de l’hexagone dans le domaine des Ag-tech placerait l’agriculture française sous la dépendance des solutions technologiques ou brevets détenus par des fournisseurs étrangers que sont les firmes de l’agrofourniture ou les Gafam en dernier ressort.
Car la pression de puissants facteurs de changement d’ordre économiques, climatiques et sociétaux, s’exerce brutalement sur les agriculteurs au moment même où l’avènement des high tech leur permettrait justement de s’adapter à la nouvelle donne. Il est par conséquent vital pour notre filière tricolore d’éviter l’écueil du mal équipement par suite de mauvais choix ou pire, celui du sous équipement.
Forts d’une culture du vivant qui s’exprime parfois au détriment des nouvelles technologies, certains agriculteurs font preuve d’un manque d’intérêt pour ces dernières en raison de nombreux déterminants listés dans le 2ème article de cette série paru le 7 mai dernier. Il en résulte un déficit de connaissances qui va de pair avec une absence d’exigence technique lorsqu’il est question d’investir dans l’équipement high-tech.
Au delà du premier critère de choix qui reste celui du prestataire local à même d’assurer le SAV, c’est le prix qui s’impose par défaut comme juge de paix dans bien des cas. Il est d’ailleurs abordé sous l’angle de sa valeur absolue alors que la notion de retour sur investissement serait plus indiquée pour faire le bon choix. Cette sensibilité au prix est d’autant plus un frein que la perte de compétitivité de certaines exploitations freine l’accès aux solutions high-tech qui sont de surcroît coûteuses au stade actuel de leur émergence sur un marché encore loin d’être à maturité.
Pour départager les offres, l’agriculteur peut également s’en remettre aux avis de supposés sachants que sont certains producteurs influents, conseillers agronomiques ou fournisseurs d’équipements tiers auxquels il prête une aura, lorsque ce n’est pas l’antériorité de la relation avec le contact commercial qui fait tout simplement la différence.
Au sein d’une profession agricole libertaire et technicienne qui a toujours été maîtrede son destin et qui peine à se départir du besoin de comprendre, il peut y avoir une défiance vis à vis du numérique à qui elle est sommée de s’en remettre. L’automatisation est souvent perçue comme une boite noire et l’avènement du cloud au détriment des solutions locales, fait surgir le spectre de la dépendance et de la confidentialité. Les producteurs les plus réceptifs à la technologie s’avèrent être paradoxalement les plus réfractaire car ils attendent généralement un système ouvert dont ils puissent comprendre et diriger le fonctionnement. Or le progrès technique souffle un vent contraire puisqu’il va justement dans le sens d’une automatisation de plus en plus portée par l’IA qui échappe à leur entendement.
En définitive, l’attitude de notre filière agricole vis à vis de la technologie et le comportement d’achat qui en découle, conduisent un certain nombre d’agriculteurs à sous exploiter le potentiel des Ag-tech. Pourtant, elles semblent incontournablespour relever les nouveaux défis du 21ème siècle. Sur des marchés agricoles de plus en plus perméables aux importations et à l’égard duquel une majorité de consommateurs est en demande de prix bas qui sont en voie d’être compatibles avec un niveau de qualité élevé, les producteurs sont désormais sommés de s’adapter au dérèglement climatique ainsi qu’à la raréfaction des facteurs de production qui va de pair avec une pression sociétale croissante sur les critères de durabilité. Au sortir de l’âge d’or des trente glorieuses marquées par la poursuite du sacro-saint rendement maximum, l’agriculture se doit d’élargir le spectre de ses objectifs car produire les quelques % de rendement supplémentaires qui font la marge ne suffit plus. Au terme d’une course à la productivité à n’importe quel prix, c’est la fin du quoi qu’il en coûte parce que les exploitants doivent non plus seulement performer dans l’agronomie jusqu’ici souveraine, mais de surcroît préserver les ressources. Comme je l’explique dans l’article du 4 février 2021, la principale promesse des high tech est à mon sens d’optimiser la répartition de ces dernières dans le temps et dans l’espace qu’elles soient naturelles (eau, lumière, chaleur, humidité, CO2, énergies fossiles), qu’il s’agisse d’intrants d’origine industrielle (engrais, pesticides, semences) ou même de main d’œuvre. En d’autres termes, les Ag-tech rendent possible une sobriété d’utilisations des moyens de production conjointement à une maximisation du rendement commercialisableobtenue par une maîtrise aboutie des conditions de culture dans les limites permises par le système cultural et le climat local.
Par un curieux hasard, c’est au moment précis de l’histoire où s’exerce brutalement la pression des différents facteurs de changement précédents, que les Ag-tech sont sur le point d’être dopées par une IAsur laquelle la proliférationimminente des datacenters et l’irruption annoncée de l’ordinateur quantique exercerontsans aucun doute un effet de levier puissant. C’est le thème de l’article que je publiais le 18 février 2021 pour annoncer l’avènement du numérique dans le secteur de l’agriculture. Si la France manquait ce virage, sa compétitivité sur le marché mondial serait menacée. Alors que certaines nations concurrentes n’ont pas de freins à l’adoption de la technologie qu’elles abordent comme une opportunité, le refus de s’en emparer risque d’affaiblir les agriculteurs français les plus réticents.
Avec le déferlement d’une vague de départ en retraite liée au fait que la moitié d’entre eux a plus de 55 ans (1), l’agriculture française est au seuil d’une reconfiguration d’envergure. Le tiers de cette moitié de seniors ayant une descendance pour assurer sa succession, c’est donc un tiers du total des exploitations françaises qui changeront de main d’ici 2030 (2/3 de la moitié). Par conséquent, la compétitivité future de l’agriculture française dépendra non seulement de l’adoption des Ag-tech par la moitié deproducteurs dont l’âge est inférieur à 55 ans, mais également par les repreneurs du tiers des exploitations qui seront à vendreet dans une moindre mesure, par la minorité d’héritiers à qui seront cédées les exploitations restantes (1/6ème). Ces proportions me semblent varier en fonction de la profitabilité des exploitations qui dépend logiquement de leur intensité capitalistique et/ou la fertilité des terres. Dans le secteur hyper-intensif des serres chauffées, je constate dans mon réseau que sur la moitié des exploitations qui sont concernées par l’imminence d’un départ en retraite, la grande majorité s’organise pour une cession interne au giron familial et je suppose qu’il en est de même dans le grandes cultures pour celles qui sont établies dans les bassins les plus fertiles.
Plusieurs scénario de dessinent pour les exploitations qui changeront de main. J’écarte d’emblée celui de leur disparition qui induirait une contraction des surfaces cultivées car la ferme France – actuellement en tête des producteurs agricoles européens (1) et au 5ème rang mondial (2) – offre beaucoup d’avantages comparatifs, à commencer par ses atouts d’ordre pédoclimatiques ainsi qu’une filière agricole compétente et organisée à même de satisfaire les besoins d’une clientèle domestique en demande de produits locaux qualitatifs.
Pour répondre aux exigences de cette dernière en termes de prix, l’option de l’agriculture conventionnelle continuera très probablement de dominer à moyen terme. Car le low tech extensif sort à peine des limbes tandis qu’à l’opposé, l’horticulture indoor (en milieu totalement contrôlé) peine à rencontrer son marché en France. En atteste l’échec cuisant des quelques startups qui ont tenté l’aventure au tournant des années 2020. Au point qu’on peut d’ailleurs se demander s’il existe une demande latente de la part du consommateur qui semble ne reconnaître pour l’heure aucun avantage – qu’il soit tangible ou symbolique – à ce système cultural aussi singulier que celui du low tech extensif par la diversité des configurations techniques.
En fonction du profil des candidats à la reprise du tiers des exploitations qui seront à la vente d’ici 2030, j’entrevois différentes dynamiques d’adoption des Ag-tech :
- Dans un premier temps, je pense qu’une part d’entre ellesferal’objet d’une intégration horizontale par des agro-managers désireux de s’agrandir. Ces acquéreurs qui devront d’une part avoir une capacité d’investissement suffisante et d’autre part maîtriser l’outil de production, se tourneront vers les exploitations les plus rentables. Au voisinage de leur propre exploitation dans la mesure du possible, je suppose qu’ils cibleront les terres les plus fertiles ou les outils les plus intensifs en capital technique que sont notamment les serres. On peut imaginer que le taux d’adoption des Ag-tech par ces agro-managers sera variable et d’autant plus facile qu’ils sont jeunes et diplômés.
- Initié par la grande distribution etl’industrie agro-alimentaire,un scénario alternatif sera probablement celui d’une intégration verticale de la fourche jusqu’à l’assiette.
Pour sécuriser leurs approvisionnements et/ou capter une marge mise à mal par la loi Egalim (3) et ses prolongements, les détaillants qui écartent l’option d’un rapport de force équilibré avec les producteurs – Lidl ou Système U semblent privilégier cette approche – seront probablement enclins à élargir leur domaine d’activité pour s’affranchir de leurs fournisseurs. A l’instar d’Intermarché qui s’était doté de sa flotte de pêche, Auchan rachète depuis une dizaine d’années des terres agricoles avec l’ouverture prochaine d’une première ferme urbaine à Dunkerke, poursuivant l’objectif de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, de la semence jusqu’à la récolte (4). Pour l’heure, la GMS avant à pas feutrés pour éviter une levée de bouclier qui lui serait fatale dans la mesure où elle dépend des agriculteurs.
Tandis qu’Andros s’invite désormais à certains évènements techniques réservés à ces derniers, certains signes avant coureurs laissent d’autre part penser que certains acteurs de référence de la quatrième gamme pourraient à leur tour franchir le pas.
On peut imaginer que les entreprises précédentes ouvriront la voie à certains acteurs dominants de la restauration hors domicile tels que Mc Donalds voire les collectivités territoriales. Ces dernières soutiennent d’ailleurs la réhabilitation de quelques ceintures vertes autour de cantines sommées par l’état de s’approvisionner en produits bio sourcés localement.
Ces acteurs aval de la filière qui seront en mesure de passer à l’acte à partir du moment où ils auront intégré les compétences requises, cibleront le même profil d’exploitation que les agro-managers. Ils auront l’avantage sur ces derniers d’une capacité d’investissement en rapport avec la valeur des fermes les plus coûteuses. Rompus à l’usage des nouvelles technologies qui irriguent leur organisation industrielle, ils prendront d’autant plus facilement le virage des Ag-tech qu’ils auront recruté des cadres techniques qui ont suivi une formation agricole supérieure.
- Il en est de même pour le monde de la finance qui ciblera le même profil d’entreprise que les acteurs précédents de l’intégration verticale et ne tarderasans doute pas à entrer dans le jeu. Car je pense qu’avec la menace du dérèglement climatique, le secteur primaire et l’agriculture en particulier, retrouveront d’autant plus d’attrait pour le capital risque qu’à la base de la pyramide de Maslow, l’alimentation est une dépense contrainte qui gagnera sans aucun doute en valeur. C’est d’autant probable qu’au fil des rachats qui induiront un agrandissement des exploitations favorable à leur pouvoir de négociation avec les détaillants, l’agriculture reprendra la main sur ses marges.
Les investisseurs français n’ayant jusqu’ici montré aucune appétence pour cette activité soumise à certains aléas et jusqu’ici jugée peu rentable sur un horizon temporel de surcroît lointain, le scénario du rachat d’exploitations par leurs pairs hollandais ou chinois notamment, pourrait devenir réalité avant la fin de la décennie. Coutumiers du landgrabing, ces derniers se sont déjà accaparés certains vignobles du bordelais tandis qu’un nombre croissant de parcelles de grandes cultures du nord sont d’ores et déjà louées à des exploitants belges ou même hollandais qui ne manqueront pas de saisir les opportunités d’achat lorsqu’elles se présenteront en maraîchage sous serre. Passés maîtres dans l’agriculture hors-sol, ces nations du Bénélux ont su compenser l’étroitesse de leur territoire par une intensification des pratiques facilitée par le recours aux Ag-tech qu’elles adoptent d’autant plus facilement qu’elles sont d’obédience anglo-saxonne dans leur culture managériale. En l’occurrence, le succès de Booking ou d’AirBnB témoigne de leur aptitude à l’optimisation et la standardisation qui conditionnent les économies d’échelle préalables à l’industrialisation.
Je pense qu’à partir du moment où la spéculation prendra le pas sur l’économie réelle, les financiers assureront le relais sur les agro-managers qui auront su préempter les exploitations les plus accessibles. Peut être ces derniers seront-ils d’ailleurs tentés de remettre en jeu certain d’entre elles à la faveur de leur surévaluation.
- Last but not least, les fermes les moins profitables que sont les innombrable petites exploitations dispersées peu fertiles et/ou peu intensives en capital technique, suivront une dynamique parallèle à séquence celle des structures capitalistiques précédentes. Elles font le bonheur de néo-ruraux qui sont de plus en plus nombreux à s’engouffrer dans le trou d’air démographique de l’agriculture pour emprunter la voie de l’agroécologie et ses nombreux avatars. Sous couvert de motivations idéologiques, une part de ces primo-accédants chaperonnés par les néo-centres de formation agricole d’Hectar ou d’Unilasalle, se tournera vers les fermes les plus abordables parce que – nécessité fait loi – sa capacité d’investissement est limitée. Bien que les petits ruisseaux fassent les grandes rivières, il est difficile de prédire l’ampleur de ce phénomène de société qui reste pour l’heure le fait d’initiatives individuelles sporadiques qui tournent court dans bien des cas. Entre l’agriculture conventionnelle qui couvre autour de 80 % des besoins – loi de Pareto oblige – et l’agriculture indoor qui ne répond encore à aucune demande latente, l’essor de cette filière émergente dépendra de l’évolution du comportement d’achat des consommateurs. Il sera conditionné par la structuration des canaux de vente qui séparent ces derniers des producteurs qui peinent à trouver la viabilité economique. Pour dépasser cet écueil, certains agronomes dotés d’une compétence en économie tels que Nicolas Brulard, proposent des modèles d’organisation de la filière efficients qui se frottent actuellement à la réalité du marché.
Si les Ag-tech sont à mon avis indissociables de cette forme d’agriculture au sens où elles m’apparaissent comme une ingénierie bas carbone vertueuse sur le plan du rapport coût environnemental/bénéfices, je constate pourtant sur un salon tel que Tech&Bio, qu’une majorité de néo ruraux est pour l’instant réfractaire à leur adoption car elles sont probablement perçues comme un avatar de l’industrialisation qui va de pair avec la société capitaliste qu’ils réfutent. Une fois dépassé ce frein psychologique, je pense qu’au nom du pragmatisme, ils s’engageront d’autant plus facilement sur cette voie complémentaire de l’agrobiologie qu’ils ont une âme de pionniers et que ces paysans de la dernière heure sont majoritairement technophiles et connectés dans la sphère privée.
En attendant que les scénario précédents se vérifient, il n’échappera pas à un observateur attentif du commerce de détail, que le risque d’une délocalisation partielle des productions les plus intensives en capital technique n’est pas exclu. Si la ferme France est parvenue jusqu’à aujourd’hui à défendre ses positions sur le marché des légumes sous serre, tout un chacun peut constater dans les points de vente que certains concurrents qui se démarquaient jusqu’ici par des prix bas, se positionnent désormais sur le terrain de la qualité voire même de l’emprunte environnementale ou même du made in France. L’étiquette trompeuse des Serres du Mont Saint Michel dissimule un groupement hollandais de plus en plus présent sur les linéaires de tomate qui sont d’autre part submergés par l’origine marocaine qui s’engouffre sur le marché des petits fruits pour lesquels le coût de la main d’œuvre est à son avantage.
Ma crainte est confirmée par l’état de notre balance commerciale qui semble corrélé au taux d’équipement technique des différentes productions. Pour les cultures de légumes frais qui sont les plus intensives en technologie, le déficit de 3,7 Mrd€ en 2022, a été multiplié par trois en 20 ans. A contrario, les céréales dégagent un excédent de 10,7 Mrd€ qui a également triplé sur le même laps de temps (5).
Il s’avère d’autre part que la surface des exploitations est comparable entre origines géographiques pour les céréales avec une moyenne européenne à 69ha (6), alors que pour le maraîchage sous serre chauffée, la France décroche avec seulement 4,5ha (7) contre 6,5ha aux Pays Bas (8). L’écart type probablement très supérieur dans ce pays, témoignerait du fait que les sites d’une taille supérieure à 20ha y sont légion, tout comme dans les nouveaux pays producteurs de légumes sous serre tels que la Russie, le Moyen Orient ou la Chine qui développent depuis peu en complément d’une agriculture paysanne, une industrie maraîchère hyperspécialisée à vocation exportatrice.
Quant on sait que le coût d’achat d’un hectare équipé de serre chauffée dépasse allègrement 1 M€ lors que la valeur moyenne d’une ferme française n’est que de 225 K€ (5), on peut en déduire que si notre modèle d’agriculture familiale reste viable en culture de plein champ où l’intensité technologique est moindre qu’en maraîchage sous serre, la valeur de l’outil de travail devient hors de portée pour ceux qui sont tentés par cette activité. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que nombre de primo-accédants se tournent par la force des choses vers le modèle d’agriculture low tech en circuit court évoqué plus haut.
En faisant ressortir une corrélation entre le déficit commercial des productionset le taux d’équipementdes exploitations qui est inversement proportionnel à leur valeur et à leur surface, le faisceau des présomptionsprécédentes converge vers le scénario d’une érosion de nos parts de marché pour les productions les plus intensives en technologie. Les Ag-tech étant appelées à investir tous les systèmes de production à partir de celui du maraîchage sous serre qui progressera lui même en surface sous l’effet du changement climatique, on peut supposer que le décrochage de la ferme France dans le classement mondial se poursuivra si nos agriculteurs ne s’emparent pas de cette option pour s’industrialiser.
Certains peuvent penser que l’érosion de notre balance commerciale dans les cultures dites spécialisées n’est pas grave au regard de leur poids économique par rapport aux grandes cultures qui dominent en valeur. C’est non seulement ignorer le fait que ces dernières seront également concernées par l’intensification technologique à moyen terme, mais c’est surtout occulter l’enjeu de sécurité alimentaire et de santé publique qui sont propres aux cultures vivrières, sans parler de la question de l’emploi qui incitera sans doute les politiques – motivés par des visées électoraliste – à soutenir la filière maraîchage.
En attendant que l’état décrète les mesures qui s’imposent – au-delà de l’effet d’annonce du volet agricole du plan France 2030 (9)dont l’ampleur n’est pas plus à la hauteur de l’enjeu que dans les secteurs de l’A.I. ou de l’hydrogène – certains agriculteurs prennent le taureau par les cornes. La filière du maraîchage sous serre qui reste le domaine d’application privilégié des Ag-tech, s’empare aujourd’hui de cette cause au sortir des années Covid qui furent marquées par un coup d’arrêt des investissements par suite de l’augmentation du prix du gaz et des équipements. A la faveur de la reprise des affaires, l’embauche soudaine et massive d’ingénieurs thermiciens et autres spécialistes de la data par la plupart des organisations de producteurs de tomates et de concombres, semble démontrer que l’interprofession a tiré profit de cet intermède pour prendre la mesure des enjeux liés à l’énergie, à l’eau et à l’emploi notamment. Pour les exploitations les plus intensives qui sont appelées à fournir l’alimentation de qualité à bas prix attendue de la majorité des consommateurs, ce revirement est le bienvenu et probablement plus efficace que l’injonction que les maraîchers adressent aux détaillants et aux consommateurs sur les réseaux sociaux pour qu’ils privilégient l’origine France (X).
Si la ferme France accuse un retard à l’allumage dans le domaine des Ag-tech, c’est également le cas des acteurs amont de la filière agricole. Le risque existe pour l’agriculture française et européenne dans une moindre mesure, de dépendre des fournisseurs de technologie américains voire asiatiques à moyen terme.
Dans le 1er article de cette série, je formulais le 29 mars 2024 l’hypothèse selon laquelle l’excellence de nos agronomes créatifs à démêler les liens inextricables du vivant qui est complexe par nature – par opposition aux « sciences dures » – explique à mes yeux pourquoi la France fut la locomotive de la dernière révolution agricole qui se déroulait en plein champ dans les milieux ouverts et non contrôlés du sol et de l’atmosphère. Avec des fleurons tels que les multiples filiales du groupe Limagrain ou certaines PMI familiales dynamiques telles que Gautier, notre nationfigure toujours en bonne place dans le secteur atomisé et toujours « artisanal » des semencesau titre de 1er exportateur mondial et de 1er producteur européen.
Par contre dans celui des produits simples et standards de l’industrie phytosanitaire où les économie d’échelle sont la clef de la compétitivité, elle n’est plus dans la course à l’issue d’une concentration extrême aux mains d’une poignée de multinationales d’obédience anglo-saxonne. J’en veux pour preuve le fait que depuis le rachat de feu Rhône-Poulenc par Bayer, le poids de notre nation dans l’agrochimie que domine l’Allemagne, est devenu peau de chagrin.
Tandis qu’elle est marginalisée dans ce secteur, elle tarde à monter à bord du train des AG-tech qui est en passe de démarrer. Dans ce domaine relativement nouveau, émergent actuellement de nombreuses startup spécialisées dans un nombre limité d’application généralement lié à un équipement.
C’est ainsi que les OAD (Outil d’Aide à la Décision) de l’agriculture de précision – champ d’application majeure de l’AI – sont fondés sur les capteurs de l’IoT (Internet des objets) qui renseignent non plus seulement sur les conditions de culture, mais désormais sur l’état de la plante elle même.
Sous serre, les enjeux se sont resserré depuis les années 2000 autour du contrôle des dispositifs complexes de CVC (Chauffage Ventilation Climatisation) et plus récemment de l’éclairage Led, qui libèrent les producteurs des contingences du climat local. A cet égard, j’écrivais dans un article paru en 2020 et republié sur Linkedin le 23 février dernier, que le dérèglement climatique fera le lit d’une agriculture hors sol et/ou hors ciel que la technologie rend possible.
Sur fond de glissement structurelde la valeur ajoutée de l’industrie vers les services, la plupart des prétendants aux Ag-tech tendent àse démarquer par l’intelligence digitalisée dans un algorithme qui délivre une prestationgénéralement administréeà partir d’une plateforme cloud accessible via un abonnement. Ce business model fondé sur le SAS (Software As a Service) est attractif au point qu’il attire même des outsiders tels que les fabricants de capteurs (Aranet, Weenat, 30Mz…), de serre (Kubo, Certhon…) ou de substrat artificiel (Grodan, Cultilène) qui cherchent à donner de la spécificité à leur offre de produit tout en générant un revenu récurrent.
Émergent dernièrement des SSII qui proposent un service indépendant de tout support matériel, généralement fondé sur l’AI et souvent délivré par le biais d’API (Application Programming Interface). Les algorithmes de Blue-Radix ou d’Ag-Source entre autres exemples, déterminent en temps réel à la place du chef de culture, les nombreuses consignes qui définissent les conditions de production sous serre aux niveaux racinaire et aérien. Ces OAD (Outil d’Aide à la Décision) portent la promesse ultime d’un chef de culture augmenté par la performance d’une AI qui surpasse les limites de sa capacité de raisonnement.
Je pense que les scénario qui se dessinent pour le secteur des Ag-tech sont les suivants :
- La pérennité des « pure players » de la première heure est assurée sous réserve qu’ils aient d’une part acquis une capacité de recherche suffisante et d’autre part, qu’ils aient atteint une taille d’entreprise proportionnée à l’étendue de leur marché cible qui doit être d’embléed’envergure mondiale dans la mesure où ce dernier est pour l’heure émergent et par conséquent étroit.
Ce club fermé rassemble une poignée d’ETI qui peuvent prétendre au statut de licorne à la condition de changer d’échelle (scale up) et de performer dans d’autres domaines que celui de la technique qui leur a permis d’émerger. Ces pionniers doivent notamment investir le champ du marketing et de la vente pour asseoir leur domination sur un marché de plus en plus concurrentiel. Pour conserver leur avance technologique tout en surmontant les nombreuses barrières à l’entrée du marché global, ils sont également au défi de conjuguer la croissance de leur effectif avec la fidélisation des collaborateurs expérimentés. Dans le secteur des semences potagères qui présente de nombreux points communs avec celui des Ag-tech, j’ai pu constater au passage, que les challenges à relever sont les même au nom du fait que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Les fournisseurs de technologie qui fabriquent eux mêmes le matériel qu’ils commercialisent, ont l’avantage sur leurs concurrents de maîtriser une bonne part de la chaîne de valeur. C’est d’autant plus vrai qu’ils bénéficient de coûts de revient compétitifs liés à un accès privilégié aux matières premières et/ou à un coût de la main d’œuvre attractif. Et ce d’autant plus qu’ils ciblent le marché mondial et à fortiori d’autres débouchés rémunérateurs tels que le marché de masse du B2C et/ou certaines industries capitalistiques.
- L’extension du domaine d’activité des industriels de l’agrofourniture vers les nouvelles technologies est en chemin. Après avoir absorbé le secteur des semences supposé porteur d’avenir en tant qu’acteur légitime des biotechnologies végétales, on peut imaginer que les multinationales de l’agrochimie – fortes d’une capacité d’investissement conséquente doublée d’une présence commerciale effective sur le marché agricole – investiront d’autant plus volontiers le domaine des Ag-tech qu’il est complémentaire de leur activité de base dans les intrants. De même que Monsanto avait jadis ouvert le bal en absorbant certains semenciers susceptibles de créer des variétés OGM résistantes à ses herbicides, les firmes de l’agrofourniture seront sans aucun doute tentées d’investir le champ du numérique qui est la clef de l’agriculture de précision destinée à un usage optimal de leurs semences, pesticides et autres fertilisants. Il semble d’ailleurs que les leaders que sont Bayer, Syngenta et BASF, sont sur le point de franchir le pas puisque chacune de ces multinationales affirme depuis peu ses ambitions en la matière tout en se structurant pour être en mesure de conduire des recherches dans ce nouveau Domaine d’Activité Stratégique.
- Bien qu’ils se heurtentpour l’instant à la spécificité d’un marché agricole sur lequel ils n’ont pas d’antériorité, je suppose que les GAFAMetpeut être certains industrielsde la régulation tels que Siemens ou Schneider, se diversifieront à leur tour vers les Ag-tech. Tout comme les acteurs de la finance, ces poids lourds des high tech se décideront probablement à investir dans la terre à partir du moment où ils jugeront le débouché agricole suffisamment profitable. On peut penser qu’ils procéderont par absorption des acteurs en place dont ils muscleront la R&D pour être en mesure d’exploiter le parc de clientèle existant au moyen du réseau de vente en place.
Le poids de la France étant insignifiant dans les secteurs précédents et notamment dans celui des high tech, on peut craindre que si rien ne change, des fournisseurs de technologie d’origine américaine, asiatique ou allemande raflent la mise et que notre filière agricole en soit réduite à verser des royalties sur les brevets que détiennent ces firmes ou à payer au prix fort l’accès à leurs solutions.
Dans le secteur des semences qui accuse un retard dans l’adoption des Ag-tech par rapport au maraîchage sous serre, je suppose que la digitalisation du métier de sélectionneur est en passe de faire sauter le verrou ultime de l’industrialisation. Affranchis de l’arbitraire humain qui ferait place au numérique avec l’avènement de l’A.I. comme outil de décryptage évident de la génétique et de la génomique, les semenciers seraient en capacité de s’industrialiser à leur tour.
Ceux qui ont été absorbés par une firme agrochimique et qui ont généralement une légère avance sur les indépendants en matière de technologie, seront alors en mesure d’intégrer son giron sur le plan fonctionnel. Car si la fusion des semences et de l’industrie phytosanitaire est consommée au niveau capitalistique, elle a jusqu’ici rarement dépassé ce stade au point que la plupart des groupes concernés ont pris soin de préserver l’indépendance des entités dédiées à chacune de ces deux activités très différentes. Je suppose que c’est cette autonomie – indispensable pour faire face à la complexité du métier de semencier – qui explique la réussite des indépendants tels que Gautier semences ou les nombreuses filiales du groupe Limagrain. A l’inverse, ceux qui ont fait le pari de l’unification en ont payé le prix fort.
Si le scénario d’une dépendance du secteur dessemences aux high-techse confirme, la suprématie française dans ce dernier bastion de l’agrofournitureserait menacée puisque les leaders du numérique ont toutes les chances d’être étrangers. Ce serait d’autant plus regrettable que les semenciers étant sur les deux fronts majeurs de l’innovation que sont les biotech et les Ag-tech, ils sont sans aucun doute appelés à capter une part croissante de la valeur ajoutée de l’agriculture. C’est ce que tend à démontrer depuis les années 2000 l’augmentation continue de leurs prix de vente – en sens inverse de ceux des spécialités agrochimiques – ou plus récemment, le doublement de celui des graines de tomate résistantes au dernier virus en date dit ToBRFV. En d’autres termes, on peut craindre une confiscation des profits prometteurs des semenciers français par des fournisseurs de technologie étrangers qui pourraient devenir incontournables.
Si le tableau peut paraître sombre, la dynamique initiée en ce début d’année par les maraîchers sous serre qui sont en première ligne sur le terrain des Ag-tech, laisse augurer d’une capacité d’adaptation de l’agriculture française qui s’est déjàvérifiée par le passé. Dans le dernier article de cette série, je proposerai des pistes d’action qui peuvent permettre aux exploitants ainsi qu’à leurs fournisseurs de rester dans la course. Elles s’appuient surcertains avantages comparatifs qui pourraient s’avérer décisifs dans le secteur stratégique des Ag-tech notamment.
(1) Transformations de l’agriculture et des consommations alimentaires, Insee, 27/02/2024.
(2) Agriculture française : une puissance mondiale qui décline, www.vie-publique.fr, 10 octobre 2022.
(3) Dispositif réglementaire destiné à équilibrer les relations commerciales et notamment à défendre le revenu des producteurs, www.agriculture.gouv.fr/egalim1.
(4) Auchan va cultiver ses produits autour de ses magasins. Le Figaro, Arthur Marcadé, 3/10/2018.
(4) Auchan va déployer des fermes urbaines. Les Echos, Lucas Mediavilla, 02/10/2018.
(4) Les firmes industrielles à l’assaut des fermes françaises. 20 Minutes, Fabrice Pouliquen, 20/02/2023.
(5) Les résultats économiques des exploitations agricoles en 2021, Données du réseau d’Information comptable Agricole.