Confrontés à la menace du dérèglement climatique sur l’agriculture, nous ne ferons pas l’économie d’une seconde révolution verte

Faced with the threat of climate deregulation on agriculture, we will not save a second green revolution

Alors qu’on devrait naturellement s’attendre à un changement climatique décelable à l’aune de moyennes millénaires voire séculaires, c’est à l’échelle de quelques années que les relevés météorologiques confirment à l’humanité l’ampleur du réchauffement. Chaque année nouvelle nous réserve désormais son lot de tristes records qui nous démontrent qu’elle est plus chaude que les précédentes. Autrement dit, l’évolution d’un phénomène supposé géologique est perceptible à l’échelle humaine puisqu’il est tangible pour les générations actuelles. Car c’est sur un pas de temps inférieur à une génération que sont régulièrement battus de nouveaux records absolus de température.
Le fait que cette accélération soit manifestement découplée de la progression des émissions de CO² soulève l’hypothèse de réactions en chaîne amorcées par des phénomènes tels que la fonte des glaces et la diminution de l’albédo; Ou encore la disparition des couverts végétaux (artificialisation des sols ou destruction des forêts par les incendies et la surexploitation) qui « climatisent » normalement l’atmosphère par leur transpiration. L’inertie propre à tous ces mécanismes est telle que je doute de la capacité de l’espère humaine à endiguer le phénomène, à supposer qu’elle parvienne à stabiliser ou même diminuer la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre.
L’accélération confirme d’autre part l’épuisement des phénomènes amortisseurs que sont par exemple l’absorption du CO² par les océans (le point de saturation est imminent) ou la biomasse.
En d’autres termes, les boucles de régulation n’opèrent plus et le réchauffement climatique s’emballe.

Hier se posait encore la question d’un réchauffement climatique que les climato-sceptiques (désormais officiellement hors-jeu) mettaient en doute. Aujourd’hui se pose celle de son ampleur. Tandis que certains laissent croire qu’un réchauffement limité à +1,5°C est encore possible, la communauté scientifique semble faire consensus sur le fait que ce seuil sera franchi en 2030. Jusqu’alors suspect d’avoir dramatisé la situation, le GIEC reconnaît lui-même aujourd’hui qu’il avait sous-estimé le rythme du réchauffement. Il déclare que l’augmentation de la température moyenne du globe pourrait être de 6 ou 7°C d’ici la fin du siècle. Au sein de l’opinion publique, des collapsologues s’invitent depuis peu dans le débat. Pendant que le sud de l’Australie fait face à des coups de chaleur de +50°C cet hiver, les américains subissent une vague de froid marquée par des températures proches de -50°C tandis qu’en Europe cet été, nous venons d’essuyer deux vagues de chaleur sans précédent pour découvrir à la rentrée que ce mois de juillet fut le plus chaud relevé sur terre depuis la nuit des temps. Ces faits avérés nous démontrent qu’aujourd’hui, nous ne vivons déjà plus dans le même monde qu’hier.

Le secteur agricole se distingue de ceux de l’industrie et des services par sa dépendance au climat puisqu’au rang des principaux facteurs de production figurent la ressource en eau, la température et l’ensoleillement. Cette dépendance est d’autant plus prégnante que les cultures sont produites en plein champ et que leur cycle est long. L’impact du changement climatique sur les facteurs de production précédents est considérable.

La communauté des agronomes aborde généralement ce défi sous l’angle du réchauffement global. Je suppose que l’une des raisons pour lesquelles nous abordons le changement climatique sous cet angle tient au fait que le GIEC focalise son approche sur cet aspect. Probablement parce que le réchauffement est plus facile à appréhender par les modèles que le dérèglement qui se traduit par des variations brutales de la météorologie. Car ce dernier procède du local et de la prévision météo à court terme, tandis que le réchauffement est un phénomène global qui opère à long terme.
En outre, les projections relatives au réchauffement s’appuient sur un historique largement documenté, alors que le dérèglement souffre probablement d’un manque de références lié à ce caractère local ainsi qu’à l’absence d’empreinte des épisodes météorologiques passés. En d’autres termes partant du fait que ce qui est mal connu n’existe pas par principe, l’humanité perçoit le changement climatique par le prisme du réchauffement.
Elle le fait d’autant plus volontiers qu’en matière de changement climatique, le réchauffement est plus facilement mesurable que le dérèglement pour la communauté humaine qui s’est par ailleurs assigné des objectifs à cet égard. Pour notre civilisation digitalisée qui ne reconnaît dorénavant que ce qu’elle peut chiffrer, cette manifestation du changement climatique relègue au second plan celle du dérèglement.

Je pense pour ma part que ce dernier est le principal défi posé à la communauté des agronomes par le changement climatique. Du moins à court terme dans la mesure où une élévation de l’ordre de 6-7°C à la fin du siècle sera pour le moins extraordinaire. Pour l’heure, l’occurrence dans un ordre inédit d’accès de froid ou de chaleur, de pluies diluviennes ou autres coups de vent violents, n’est certainement pas compatible avec la vie qui s’est adaptée depuis des millions d’années – darwinisme oblige – à la séquence d’évènements météorologiques ordinaires qui se faisaient suite chaque année dans un ordre prévisible. C’est particulièrement vrai pour les plantes à fleurs qui dominent la flore terrestre après être apparues tardivement dans l’histoire de l’évolution : la réalisation de chacune des étapes de leur cycle reproducteur est conditionnée par une « fenêtre de tir » météorologique parfois étroite.
Les espèces et les écosystèmes, qu’ils soient naturels ou cultivés, me paraissent clairement menacés par le dérèglement climatique. La monoculture intensive n’échappe pas plus à cette réalité que les écosystèmes induits de l’agriculture biologique que certains prétendent résilient. Car il semble logique que le caractère létal de certains évènements météorologiques extrêmes mette à mal ces derniers en les obérant de certains organismes qui participent de leur équilibre fonctionnel.

Par conséquent face à la menace du dérèglement climatique, la communauté des agronomes se doit d’inventer d’autres modèles que ceux qu’elle avait imaginés au siècle dernier pour accroître le rendement et la qualité des productions agricoles.
En réponse à l’augmentation des températures moyennes, elle postule aujourd’hui qu’il conviendrait simplement de décaler chaque culture au nord ou en amont du calendrier de culture. Je pense que le déplacement dans le temps ou dans l’espace envisagé comme réponse à l’élévation des températures est caduque, dans la mesure où la véritable menace est celle du dérèglement qui n’épargnera sans aucun doute aucune latitude et aucune période de l’année. Car le dérèglement étant logiquement la conséquence de déséquilibres croissants entre les quantités d’énergie stockées à la surface des continents et des masses d’eau libre ou gelée, il est incontestablement amené à s’amplifier partout. Inédite par rapport aux épisodes de réchauffement passées, la situation actuelle tient au rythme accéléré de celui qui se manifeste aujourd’hui. Il se situe sur l’échelle de temps de l’anthropocène au lieu du temps géologique pour les précédents.

J’émets de grandes réserves sur les projections émises par certaines instances mondiales qui affirment qu’avec la monoculture intensive ou l’agriculture biologique, la planète permettrait de nourrir demain dix milliards d’habitants, aux seules conditions d’abandonner d’une part le régime carné et d’autre part de résoudre le problème du gaspillage qui représente aujourd’hui le tiers des récoltes. Je crains que la surabondance de l’offre en matières premières alimentaire que nous connaissons depuis les trente glorieuses sous nos climats tempérés, n’apparaisse bientôt que comme un âge d’or fugace à l’échelle de notre histoire. Nous ne vivons plus dans le même monde qu’hier et l’amplification du dérèglement à laquelle nous assistons déjà, appelle incontestablement des réponses sans commune mesure avec celles qui avaient fait leurs preuves par le passé. Il me semble évident que ne ferons pas l’économie d’une seconde révolution verte.


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