Les records de chaleur se succèdent d’une manière devenue tristement banale avec le mois de juillet le plus chaud à l’échelle planétaire cet été, confirmant l’emballement du réchauffement. La multiplication des manifestations du dérèglement est perceptible aux yeux d’un lecteur au fait de l’actualité, qu’il s’agisse cet été de la canicule inédite qui frappait l’ouest nord-américain, des inondations survenues dans plusieurs pays d’Europe ou encore des perturbations actuelles du régime des moussons en Asie. Ces dernières réduisent à néant la récolte des ressortissants de la zone tandis que celle des fermiers nord-américains fut anéantie par la canicule, revalorisant du même coup le marché des céréales au profit des agriculteurs européens. En bref, les difficultés des terres agricoles à nourrir les peuples se multiplient à mesure que le dérèglement s’amplifie, tandis que les forêts du monde entier s’embrasent toujours davantage.
Pourtant, le GIEC persiste à minimiser l’ampleur de la menace puisqu’il n’hésite pas à conclure dans son dernier rapport, qu’une augmentation de la température moyenne planétaire de seulement 1,5°C est toujours possible, même si ce seuil serait atteint beaucoup plus tôt que prévu. La litanie rassurante du réchauffement occulte la menace du dérèglement. Même pas mal. Face à l’ampleur de la menace, cette prise de position du GIEC me semble irresponsable sachant que l’action des politiques est pour l’instant loin d’être à la hauteur de l’enjeu. Peut-être parce qu’ils sont distraits tout comme les populations, par les préoccupations immédiates liées au Covid. Alors qu’une action urgente est requise compte tenu de l’aggravation accélérée de la situation climatique et du temps nécessaire à la mise en œuvre des solutions. Je pense que l’une des raisons de l’inconséquence de la communauté scientifique tient au fait qu’aveugle aux liens entre le dérèglement et l’agriculture, elle n’a pas encore pris la mesure de la gravité des conséquences de l’un sur l’autre.
Combien de temps faut-il encore attendre avant que le GIEC change de grille d’analyse du changement climatique ?
Si j’ai choisi de me reconvertir il y a cinq ansdans le secteur des high tech appliquées à l’horticulture, c’est parce que j’ai pensé qu’au sortir de l’ère des hydrocarbures qui furent pour un temps le principal gisement d’innovation dans l’agriculture – et partant de là le moteur de la première révolution agricole – les voies d’avenir seraient désormais celles de l’écologie, des biotechnologies et du numérique qui prendraient désormais le pas sur la mécanisation et la chimie.
Pour avoir été acteur de l’agrochimie qui fait face au déclin de l’innovation tandis qu’émerge de façon toujours plus aiguë la question de son impact sur l’environnement et la santé, j’avais fait l’expérience en tant qu’ingénieur agronome, d’une dévalorisation progressive du savoir technique – externalisé vers la distribution agricole ou de certains prestataires spécialisés – au profit de la vente. C’est ce qui m’a poussé à me tourner vers d’autres horizons.
Résolu à faire le meilleur emploi possible de mon bagage en agronomie, j’écartais d’emblée les débouchés embryonnaires de l’agroécologie qui n’avaient que faire de l’économie de marché et partant de là, de mon savoir-faire de développeur. Et ce d’autant plus que j’émets quelques réserves quant à la viabilité d’écosystèmes induits par l’homme dans les conditions précaires d’un climat dorénavant perturbé (cf. articles précédents).
J’hésitais à me tourner vers les biotechnologies incarnées par le secteur semencier car il était clair pour moi qu’enraciné dans une tradition agricole liée à sa vocation historique de producteur de graines, il serait absorbé par les firmes phytosanitaires qui sont ancrées dans la réalité des multinationales de l’industrie. Pour avoir été convié au grand bal des fusions-acquisitions lorsque j’œuvrais dans l’agrochimie, je redoutais à juste titre la mainmise de cette dernière sur les semences où j’ai par ailleurs fait un passage éphémère par la suite.
Après avoir servi pendant de nombreuses années l’industrie des intrants – agrochimie et semences – j’ai donc fait le choix il y a cinq ans, de me reconvertir dans celle des high tech. Ce secteur me semblait répondre aux principaux défis posés à l’agriculture, à commencer par celui du dérèglement climatique. La culture sous serre étant le moyen le plus évident de s’affranchir de cette menace, je voyais dans les nombreuses applications du numérique en milieu clos et par conséquent contrôlé, le moyen de valoriser l’expertise et le réseau que j’avais développé depuis quinze ans dans le maraîchage et l’horticulture ornementale. C’est pourquoi je fais aujourd’hui partie des acteurs de la révolution digitale sur le marché de niche de l’horticulture.
Devenu indispensable à l’horticulteur pour pallier la distribution inadaptée des ressources naturelles requises par la culture, le numérique s’impose également comme un outil de première nécessité pour l’assister dans la prise de décision opérationnelle et stratégique.
Car le potentiel d’application des high tech sous les serres est vaste, de la gestion d’informations utiles à la prise de décision jusqu’à la régulation des process. Cette dernière vise principalement à pallier la distribution inadaptée des facteurs de production spécifiques aux productions végétales, afin d’obtenir les conditions de développement requises par la plante. La mission principale de l’ordinateur de process dont le rôle est de réguler le climat et l’irrigation, est de fait de contrôler les équipements de plus en plus nombreux qui permettent d’améliorer la répartition dans le temps et dans l’espace, des différentes ressources nécessaires au développement de la culture et ce aux niveaux racinaire et aérien.
Au niveau du système racinaire, l’ordinateur contrôle un dispositif complexe de stations de dosage des engrais prolongées par des silos de stockage, pompes et vannes d’irrigation qui ajustent la disponibilité en eau et éléments nutritifs au besoin de chaque plante qui reçoit généralement au goutte à goutte, la juste quantité requise à chaque instant. Au niveau de la maîtrise du climat de la serre, l’enjeu est de coordonner l’action de moteurs d’ouvrants de toiture ou d’écrans – qui font office de vannes destinées à gérer les échanges de chaleur et de froid, d’humidité ou de lumière entre l’intérieur et l’extérieur de la serre. L’ordinateur contrôle également des chaudières ou cogénérations (moteurs thermiques qui actionnent une turbine destinée à convertir en électricité l’énergie tirée du gaz) prolongées par un circuit de chauffage qui peut être assorti d’un stockage d’eau chaude dans des cuves tampon, des échangeurs thermiques destinés à des transferts de phase etc.
La dynamique de l’innovation dans la maîtrise des conditions de culture sous serre, se traduit par l’inflation du nombre des équipements que l’ordinateur de process se doit de contrôler. Le concept ultime de serre fermée – adaptation de celui d’air conditionné à la serre – comporte un dispositif de « traitement d’air » sophistiqué qui rend possible le découplage de l’ambiance de la serre avec les conditions extérieures, aussi drastiques soient elles.
Alors qu’en serre classique « ouverte » on est condamné à subir l’hygrométrie parce qu’on fait le choix de contrôler la température dans la mesure où elle reste le premier facteur limitant de la croissance du végétal, la serre fermée donne la main sur la totalité des paramètres d’ambiance. Elle a jusqu’ici convaincu les maraîchers actifs sous les climats marqués soit par des étés torrides et sec qui sont préjudiciables au développement de la plante, soit par des arrières saisons trop humides qui font surgir le spectre de la maladie. Gageons qu’en dehors de ces circonstances extrêmes que le dérèglement climatique pourrait néanmoins banaliser, la serre fermée sera reconnue pour sa principale vertu qui est en définitive de permettre le contrôle total de l’ambiance de la serre dans les conditions d’une météorologie ordinaire ; Qui peut le plus peut le moins. A cet égard, je pense que la serre fermée a de beaux jours devant elle dans la mesure où la pression croissante de la concurrence sur les marges de l’exploitation, pousse le producteur à la performance agronomique et partant de là, lui impose une maîtrise totale du climat d’ambiance. A terme, l’accentuation du dérèglement climatique fera sans doute de la serre fermée un outil obligatoire partout.
Qu’il s’agisse du transport de flux liquides ou gazeux ou du transfert de phase, il est question dans tous les cas pour l’ordinateur de process, de tirer parti au bon moment et à l’endroit adéquat, des ressources que la nature distribue de façon de plus en plus chaotique sous l’effet du dérèglement climatique.
La finalité première de cet organe informatique est en effet de pallier les aléas d’un milieu extérieur caractérisé par un régime de précipitations aléatoire ainsi que des températures de plus en plus anachroniques. Le changement de position de simples actionneurs rend possible la mobilisation au bon endroit et au moment voulu, des ressources naturelles au profit de la culture. Ces actionneurs visent à mettre en mouvement ces différentes ressources, les stocker puis les canaliser à bon escient. De ce point de vue, l’ordinateur de process pourrait être défini comme l’instrument d’une géo ingénierie bas carbone vertueuse qui fonctionne sur un mode local et à cet égard ne prétend pas œuvrer à l’échelle géologique. Cette approche relève en l’occurrence de l’agriculture de précision qui se caractérise par une sobriété de moyens au service d’un impact maximum qui tire parti des flux naturels.
Lorsque la nature n’est plus en mesure de satisfaire les besoins de la culture en dépit des moyens précédents, le producteur doit se tourner en dernier ressort vers le marché qui lui fournit l’eau du réseau, l’énergie ou du CO2 liquide. Du fait de l’épuisement annoncé de ces ressources, l’ordinateur de process est alors invité à les mobiliser avec sobriété.
Au-delà de sa vocation à réguler les process, le numérique est un allié indispensable du producteur pour l’assister dans la prise de décision opérationnelle et stratégique.
Car l’ordinateur de process qui est à même de générer une masse de données relatives au climat et à l’irrigation, alimente de plus en plus souvent un serveur doté d’un logiciel d’analyse de l’information. Ce serveur local – en voie de délocalisation vers le cloud qui promet à l’utilisateur de s’affranchir de la contrainte spatiale – collecte par ailleurs les données qui concernent la récolte et l’activité d’une main d’œuvre en passe d’être remplacée par des robots. Le numérique devient alors un puissant levier d’optimisation du résultat dans dans différents domaines, qu’il s’agisse par exemple de la gestion des sources d’énergie ou du choix des variétés. En d’autres termes, le concept d’ERP s’invite aujourd’hui dans les exploitations qui sont sommées sous la pression exercée sur leur marge par une mondialisation débridée, de maîtriser davantage leur performance à tous les niveaux ou le cas échéant, de s’agrandir.
Le maillon faible de la filière agroalimentaire qui n’est qu’une chaine alimentaire organisée par l’homme, reste celui des productions végétales. Contrairement au règne animal, le règne végétal est tributaire des conditions météorologiques imposées par le lieu où il est fixé. Incapables de se soustraire à ces conditions, il sera en tout état de cause victime de leurs manifestations aberrantes qui affecteront la plupart des fonctions vitales de la plante.
C’est la conclusion évidente à laquelle conduit le bon sens commun lorsqu’on se pose la question des conséquences sur les différentes cultures, des anomalies météorologiques dont la fréquence augmente d’année en année. Cet exercice est justement celui auquel je me suis livré dans cet article. Par souci de simplification, j’ai décidé de passer sous silence l’impact du changement climatique sur la recrudescence des ennemis des cultures que sont les maladies et ravageurs. Ces derniers aggravent d’autant plus l’état de santé du règne végétal qu’il est affaibli par les caprices de la météo. En outre, la situation es aggravée par la prolifération inédite de nouveaux ennemis introduits à la faveur des échanges commerciaux.
Fragiles et enracinées superficiellement, les espèces herbacées – qui rassemblent la majorité des végétaux cultivés – sont particulièrement exposées au dérèglement climatique. Les tempêtes ou la grêle sont susceptibles de causer des dommages mécaniques irréversibles à ces cultures. Les sècheresses provoquent le stress hydrique et favorisent les incendies. Les accès de chaleur tels que ceux que nous aurons connu à deux reprises cet été, stérilisent littéralement nombre de plantes qui ne survivent pas plus à ces brulures létales qu’à l’éclatement des cellules provoqué par un gel extrême. L’avènement de pluies diluviennes serait fatal je suppose, au système racinaire et la vie souterraine associée qui succomberaient par asphyxie. La répétition de telles submersions remettrait d’ailleurs en cause la culture des légumes racines.
En dehors de ces situations extrêmes, la plupart des grandes cultures ou cultures vivrières sont vulnérables à certains évènements météorologiques ordinaires, lorsqu’ils surviennent de façon inopinée à certains stades critiques du développement de la plante. C’est le cas d’un épisode de gel ou d’une forte pluie postérieure au semis, alors qu’elle n’est pas encore enracinée et ses tissus encore fragiles. Au stade de la floraison, ce même gel ou des températures supérieures à 35°C réduisent à néant la production de fruits ou de graines, ce qui donne un avantage certain aux plantes vivaces. Lors du gonflement des épis de céréales, une sècheresse conduit à l’échaudage qui se traduit par des grains vide de contenu. Chez les plantes à fleur qui sont apparues tardivement dans l’histoire de l’évolution, chaque étape du cycle reproducteur nécessite une fenêtre de tir météorologique étroite. Alors que ces conditions se vérifiaient invariablement depuis des milliers d’années pour chaque période de l’année, le temps qu’il fait devient de plus en plus aléatoire. Par conséquent, la probabilité pour une plante cultivée de boucler son cycle reproducteur, diminue à mesure que le dérèglement s’amplifie.
Si elles les plantes herbacées sont particulièrement exposées aux manifestations précédentes du dérèglement climatique, on peut penser qu’elle ont néanmoins l’avantage d’une mobilité supérieuresur les espèces pérennes telles que les arbres. La brièveté de leur cycle reproducteur ainsi qu’une vitesse de croissance accéléré, leur donne plus de chances d’échapper aux caprices de la météo. En outre, ces atouts leur permettent de migrer plus rapidement vers d’autres horizons. Cela vaut particulièrement pour les annuelles qui ont l’avantage sur les bisannuelles, d’effectuer leur cycle reproducteur sur une seule année. Ce caractère furtif est également vrai pour les espèces à cycle court. Caractérisées par un rendement photosynthétique supérieur à celui de la majorité des végétaux, les plantes en C4 telles que le maïs ou pour le sorgo bénéficient du même avantage. Ces espèces plus agiles sont probablement promises à un avenir moins incertain que les autres, confirmant l’adage « Small is beautiful ».
Impuissantes à esquiver les conditions de vie imposées par le lieu de leur implantation, les espèces ligneuses subiront par contre de plein fouet les affres du dérèglement. Les forestiers de Clermont-Ferrand ont découvert à la faveur des canicules inédites récentes, que les arbres sont traumatisés par ces épisodes aberrants. L’évaporation induit une demande en eau de la canopée telle qu’elle provoque une rupture de la colonne de sève, du fait de l’impuissance des racines et vaisseaux conducteurs à y répondre. La répétition de telles embolies affaiblirait les arbres au point de menacer leur existence. Ajoutée aux dommages causés par les sècheresses, coups de vent violents ou surcharge liée à des chutes de neige de plus en plus précoce, cette menace fera sans doute des vergers, vignobles et forêts, les premières victimes du dérèglement. Autour de chez moi, nombre de formations arbustives ont été partiellement détruites ces dernières années, par les accès de chaleur extrême ou épisodes neigeux d’automne aux conséquences funestes lorsque le feuillage est encore en place. Sur quinze ans, la disparition de nombreux arbres centenaires qui peuplent le parc Bachelard voisin de mon domicile grenoblois, est aussi éloquente que la dégradation des forêts qui bordent l’agglomération.
Le raisonnement précédent conduit à penser que ce sont les plus gros sujets du règne végétal – ceux qui nous paraissent les plus robustes – qui paieront le plus lourd tribut au dérèglement. De ce point de vue, je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement avec le déclin du règne animal. Depuis l’extinction des grands paresseux, ours des cavernes ou autres mammouths durant la préhistoire, l’homme s’emploie méthodiquement à éradiquer la mégafaune. En voie de disparition, nombre d’espèces d’animaux dits supérieurs sont menacées par l’homme au point que la faune sauvage ne représente plus que 1 % de la biomasse qu’ils représentent. Souvenons nous qu’il y a 65 millions d’années, ce sont les dinosaures qui avaient déjà fait les frais d’une extinction de masse.
Exposée aux intempéries, c’est la canopée des espèces placées au sommet du règne végétale qui fait les frais du dérèglement, mais on peut penser que c’est leur écosystème souterrain dont on commence à peine à découvrir l’étendue et la complexité, qui trinque. Si l’appareil aérien est la part émergée des arbres qui est accessible aux sens de l’homme, c’est sous terre que se déroule l’essentiel de leur existence. Il en va probablement du sol comme des fonds marins : parce qu’ils sont hors d’atteinte de l’humanité qui n’habite qu’une infime strate de l’atmosphère, ce dernier persiste à ignorer ces pans de la biosphère qui en représentent pourtant la portion congrue. L’ouvrage de Peter Wohlleben sur la vie secrète des arbres, nous dévoile avec un anthropomorphisme propre à convoquer l’empathie, cette face cachée de la vie des espèces ligneuses auxquelles certains prêtent désormais les vertus suprêmes que l’homme supposait exclusif à sa propre espèce : communication, mobilité, solidarité voire…conscience ! Dans la durée, les formations arborées pâtiront des assauts répétés du dérèglement sur l’appareil aérien qui constitue leur talon d’Achille. On peut penser que l’écosystème hypogée de ces population d’arbres est d’autant moins résilient qu’il est complexe et lent à se mettre en place. A cet égard, les forêts jardinées ainsi que les vergers et vignobles seront probablement les premières victimes du dérèglement dans la mesure où leur écosystème souterrain aura manqué de temps pour s’installer. Et ce d’autant plus que leur croissance accélérée va de pair avec des tissus moins denses et par conséquent plus fragiles. Pour clore ce paragraphe, je me permet d’emprunter aux indiens des forêts d’Asie un dicton qui dit que « tant qu’il y aura des arbres, il y aura des hommes ».
Qu’il s’agisse d’épisodes météorologiques extrêmes ou d’évènements ordinaires qui surviennent dans un ordre qui n’est pas naturel, les manifestations aberrantes du dérèglement climatique sapent les fondements de la vie. Avant d’intégrer une école d’ingénieur en agronomie, j’avais compris d’un cursus universitaire en biologie, que le miracle de la vie relève d’un équilibre précaire. La stabilité de l’environnement étant posée comme condition première à la préservation de cet équilibre, je vois mal comment le vivant pourrait s’accommoder du dérèglement climatique. Cette loi d’airain s’applique à chaque espèce et plus encore aux écosystèmes, qu’ils soient naturels ou induits par l’homme. En d’autres termes, je ne peux pas croire que nos biotopes (à commencer par la forêt) et l’agriculture résisteront au dérèglement du climat pour la simple raison qu’ils dépendent avant tout de sa stabilité. Si l’intégrité de notre environnement naturel est remise en cause par l’homme, je pense que ce dernier menace également les équilibres qui définissent l’agriculture biologique. Ce point de non retour serait consternant dans la mesure où elle dispense justement l’agriculteur d’intervenir sur sa culture par un recours intensif au travail mécanique et la chimie qui sont en cause dans le changement climatique.
Une grande part de l’humanité persiste à croire qu’elle a résolu pour toujours la question de l’alimentation par l’intensification de l’agriculture. Je pense pour ma part que l’ère d’abondance dont elle jouit au sortir de trente glorieuses, n’aura été qu’un âge d’or éphémère à l’échelle de son histoire. Et ce d’autant plus qu’il ne vaut que pour une fraction de la population mondiale établie sous certaines latitudes avantageuses. Depuis la seconde guerre mondiale, les occidentaux aiment à croire que la production de matières premières alimentaires est un processus parfaitement maitrisé, à l’instar des activités industrielles. Nous sommes d’autant plus enclins à adhérer à ce mythe qu’à l’heure où le secteur des services a pris le pas sur l’industrie, nous vivons dans l’illusion d’un monde dématérialisé. Car en seulement quelques décennies d’exode rural, la plupart d’entre nous a pris ses distances avec la nature pour se tourner vers les horizons virtuels promis par les high-techs qui envahissent désormais notre quotidien. A l’aube d’un transhumanisme que certains appellent de leurs vœux, l’espèce humaine « hors sol » a oublié qu’elle est de chair et de sang et qu’elle vit à crédit. L’agriculture n’échappe pas plus à la dépendance aux ressources naturelles que l’ensemble de l’industrie. La fin annoncée du pétrole, indispensable à l’agriculture conventionnelle pour le travail du sol ou les apports en engrais et pesticides, pose la question urgente d’une alternative à cette option insoutenable. Peut être serons nous bientôt ramenés malgré nous aux réalités de la base de la pyramide de Maslow. Le changement climatique questionnerait alors nos besoins primaires que sont ceux de l’alimentation, de la mobilité et peut être même du logement.
Alors qu’on devrait naturellement s’attendre à un changement de température mondiale décelable à l’aune de moyennes millénaires voire séculaires, c’est à l’échelle de moins d’une génération que les relevés météorologiques confirment à l’humanité l’ampleur du réchauffement. Chaque année nouvelle nous réserve désormais son lot de tristes records qui nous démontrent qu’elle est plus chaude que les précédentes. Autrement dit, l’évolution d’un phénomène supposé géologique est désormais perceptible à l’échelle humaine puisqu’il est tangible pour les générations actuelles. Le fait que cette accélération soit manifestement découplée de la progression des émissions de CO² soulève l’hypothèse de réactions en chaîne amorcées par des phénomènes tels que la fonte des glaces et la diminution de l’albédo. Ou encore la disparition des couverts végétaux (artificialisation des sols ou destruction des forêts par les incendies et la surexploitation) qui « climatisent » normalement l’atmosphère par leur transpiration. L’inertie propre à tous ces mécanismes est telle que je doute de la capacité de l’espère humaine à endiguer le phénomène, à supposer qu’elle parvienne à stabiliser ou même à diminuer la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre. L’accélération confirme d’autre part l’épuisement des phénomènes amortisseurs que sont par exemple l’absorption du CO² par les océans (le point de saturation est imminent ?) ou la biomasse. En d’autres termes, les boucles de régulation n’opèrent plus et le réchauffement climatique s’emballe.
Hier se posait encore la question d’un réchauffement climatique que les climato-sceptiques (désormais officiellement hors-jeu) mettaient en doute. Aujourd’hui se pose celle de son ampleur. Tandis que certains laissent croire qu’un réchauffement limité à +1,5°C est encore possible, la communauté scientifique semble faire consensus sur le fait que ce seuil sera franchi en 2030. Jusqu’alors suspect d’avoir dramatisé la situation, le GIEC reconnaît lui-même aujourd’hui qu’il avait sous-estimé le rythme du réchauffement. Il déclare que l’augmentation de la température moyenne du globe pourrait être de 6 ou 7°C d’ici la fin du siècle. Au sein de l’opinion publique, des collapsologues s’invitent depuis peu dans le débat. Pendant que le sud de l’Australie fait face à des coups de chaleur de +50°C cet hiver, les américains subissent une vague de froid marquée par des températures proches de -50°C. Cet été en Europe, nous venons d’essuyer deux vagues de chaleur sans précédent pour découvrir à la rentrée que ce mois de juillet fut le plus chaud relevé sur terre depuis la nuit des temps. Ces faits avérés nous démontrent qu’aujourd’hui, nous ne vivons déjà plus dans le même monde qu’hier.
Le secteur agricole se distingue de ceux de l’industrie et des services par sa dépendance au climat puisqu’au rang des principaux facteurs de production figurent la ressource en eau, la température et l’ensoleillement. Cette dépendance est d’autant plus atterrante que les cultures sont produites en plein champ et non pas sous abri et qu’en outre, leur cycle est long. L’impact du changement climatique sur les facteurs de production précédents est considérable.
La communauté des agronomes aborde généralement ce défi sous l’angle du réchauffement global. Je suppose que l’une des raisons de ce parti pris tient au fait que le GIEC – paré d’un statut qui légitimise ses prises de position – focalise son approche sur cet aspect. Probablement parce que le réchauffement est plus facile à appréhender par les modèles que le dérèglement qui se traduit par des variations ponctuelles de la météorologie. Ce dernier procède du local et de la prévision météo à court terme, tandis que le réchauffement est un phénomène global qui opère à long terme. En outre, les projections relatives au réchauffement s’appuient sur un historique largement documenté, alors que le dérèglement souffre probablement d’un manque de références lié à son caractère local ainsi qu’à l’absence d’empreinte des épisodes météorologiques passés. En d’autres termes, les scientifiques perçoivent le changement climatique par le prisme du réchauffement en partant du principe que ce qui est mal connu n’a pas d’existence. Elle le fait d’autant plus volontiers qu’en matière de changement climatique, le réchauffement est plus facilement mesurable que le dérèglement pour l’humanité qui s’est d’ailleurs assigné des objectifs à cet égard. Pour notre civilisation digitalisée qui ne reconnaît dorénavant que ce qu’elle peut chiffrer, cette manifestation du changement climatique relègue au second plan celle du dérèglement.
Je pense pour ma part que ce dernier est le principal défi posé à la communauté des agronomes par le changement climatique. Du moins à court terme dans la mesure où une élévation de l’ordre de 6-7°C à la fin du siècle sera pour le moins extraordinaire. Pour l’heure, l’occurrence dans un ordre inédit d’accès de froid ou de chaleur, de pluies diluviennes ou autres coups de vent violents, n’est certainement pas compatible avec la vie qui s’est adaptée depuis des millions d’années – darwinisme oblige – à la séquence d’évènements météorologiques ordinaires qui se faisaient suite chaque année dans un ordre prévisible. C’est particulièrement vrai pour les plantes à fleurs qui dominent la flore terrestre après être apparues tardivement dans l’histoire de l’évolution : la réalisation de chacune des étapes de leur cycle reproducteur est conditionnée par une « fenêtre de tir » météorologique parfois étroite. Les espèces et les écosystèmes, qu’ils soient naturels ou cultivés, me paraissent clairement menacés par le dérèglement climatique. La monoculture intensive n’échappe pas plus à cette réalité que l’agriculture biologique que certains prétendent résiliente. Car il semble logique que le caractère létal de certains évènements météorologiques extrêmes, mette à mal ces systèmes complexes en les obérant de certains organismes qui participent de leur équilibre fonctionnel.
Par conséquent face à la menace du dérèglement climatique, la communauté des agronomes se doit d’inventer d’autres modèles que ceux qu’elle avait imaginés au siècle dernier pour accroître le rendement et la qualité des productions agricoles. En réponse à l’augmentation des températures moyennes, elle postule aujourd’hui qu’il conviendrait de décaler chaque culture au nord ou en amont du calendrier de culture. Je pense que le déplacement dans le temps ou dans l’espace envisagé comme réponse à l’élévation des températures est caduque, dans la mesure où la véritable menace est celle du dérèglement qui n’épargnera sans aucun doute aucune latitude et aucune période de l’année. Car le dérèglement étant logiquement la conséquence de déséquilibres entre les quantités d’énergie stockées à la surface des continents et des masses d’eau libre ou gelée, il est incontestablement amené à s’amplifier partout puisqu’il ne fait pas de doutes que leur répartition est de plus en plus inégale. Inédite par rapport aux épisodes de réchauffement passées, la situation actuelle tient à son rythme accéléré. Il se situe sur l’échelle de temps de l’anthropocène au lieu de celle de la géologie pour les précédents.
J’émets de grandes réserves sur les projections émises par certaines instances mondiales qui affirment qu’avec la monoculture intensive ou l’agriculture biologique, la planète permettrait de nourrir demain dix milliards d’habitants, aux seules conditions d’abandonner d’une part le régime carné et d’autre part de résoudre le problème du gaspillage qui représente aujourd’hui le tiers des récoltes. Je crains que la surabondance de l’offre en matières premières alimentaire que nous connaissons depuis les trente glorieuses sous nos climats tempérés, n’apparaisse bientôt que comme un âge d’or fugace à l’échelle de notre histoire. Nous ne vivons plus dans le même monde qu’hier et l’amplification du dérèglement à laquelle nous assistons déjà, appelle incontestablement des réponses sans commune mesure avec celles qui avaient fait leurs preuves par le passé. Partant de là, il me semble évident que ne ferons pas l’économie d’une seconde révolution verte.