Les records de chaleur se succèdent d’une manière devenue tristement banale avec le mois de juillet le plus chaud à l’échelle planétaire cet été, confirmant l’emballement du réchauffement. La multiplication des manifestations du dérèglement est perceptible aux yeux d’un lecteur au fait de l’actualité, qu’il s’agisse cet été de la canicule inédite qui frappait l’ouest nord-américain, des inondations survenues dans plusieurs pays d’Europe ou encore des perturbations actuelles du régime des moussons en Asie. Ces dernières réduisent à néant la récolte des ressortissants de la zone tandis que celle des fermiers nord-américains fut anéantie par la canicule, revalorisant du même coup le marché des céréales au profit des agriculteurs européens. En bref, les difficultés des terres agricoles à nourrir les peuples se multiplient à mesure que le dérèglement s’amplifie, tandis que les forêts du monde entier s’embrasent toujours davantage.
Pourtant, le GIEC persiste à minimiser l’ampleur de la menace puisqu’il n’hésite pas à conclure dans son dernier rapport, qu’une augmentation de la température moyenne planétaire de seulement 1,5°C est toujours possible, même si ce seuil serait atteint beaucoup plus tôt que prévu. La litanie rassurante du réchauffement occulte la menace du dérèglement. Même pas mal. Face à l’ampleur de la menace, cette prise de position du GIEC me semble irresponsable sachant que l’action des politiques est pour l’instant loin d’être à la hauteur de l’enjeu. Peut-être parce qu’ils sont distraits tout comme les populations, par les préoccupations immédiates liées au Covid. Alors qu’une action urgente est requise compte tenu de l’aggravation accélérée de la situation climatique et du temps nécessaire à la mise en œuvre des solutions. Je pense que l’une des raisons de l’inconséquence de la communauté scientifique tient au fait qu’aveugle aux liens entre le dérèglement et l’agriculture, elle n’a pas encore pris la mesure de la gravité des conséquences de l’un sur l’autre.
Combien de temps faut-il encore attendre avant que le GIEC change de grille d’analyse du changement climatique ?
Si j’ai choisi de me reconvertir il y a cinq ansdans le secteur des high tech appliquées à l’horticulture, c’est parce que j’ai pensé qu’au sortir de l’ère des hydrocarbures qui furent pour un temps le principal gisement d’innovation dans l’agriculture – et partant de là le moteur de la première révolution agricole – les voies d’avenir seraient désormais celles de l’écologie, des biotechnologies et du numérique qui prendraient désormais le pas sur la mécanisation et la chimie.
Pour avoir été acteur de l’agrochimie qui fait face au déclin de l’innovation tandis qu’émerge de façon toujours plus aiguë la question de son impact sur l’environnement et la santé, j’avais fait l’expérience en tant qu’ingénieur agronome, d’une dévalorisation progressive du savoir technique – externalisé vers la distribution agricole ou de certains prestataires spécialisés – au profit de la vente. C’est ce qui m’a poussé à me tourner vers d’autres horizons.
Résolu à faire le meilleur emploi possible de mon bagage en agronomie, j’écartais d’emblée les débouchés embryonnaires de l’agroécologie qui n’avaient que faire de l’économie de marché et partant de là, de mon savoir-faire de développeur. Et ce d’autant plus que j’émets quelques réserves quant à la viabilité d’écosystèmes induits par l’homme dans les conditions précaires d’un climat dorénavant perturbé (cf. articles précédents).
J’hésitais à me tourner vers les biotechnologies incarnées par le secteur semencier car il était clair pour moi qu’enraciné dans une tradition agricole liée à sa vocation historique de producteur de graines, il serait absorbé par les firmes phytosanitaires qui sont ancrées dans la réalité des multinationales de l’industrie. Pour avoir été convié au grand bal des fusions-acquisitions lorsque j’œuvrais dans l’agrochimie, je redoutais à juste titre la mainmise de cette dernière sur les semences où j’ai par ailleurs fait un passage éphémère par la suite.
Après avoir servi pendant de nombreuses années l’industrie des intrants – agrochimie et semences – j’ai donc fait le choix il y a cinq ans, de me reconvertir dans celle des high tech. Ce secteur me semblait répondre aux principaux défis posés à l’agriculture, à commencer par celui du dérèglement climatique. La culture sous serre étant le moyen le plus évident de s’affranchir de cette menace, je voyais dans les nombreuses applications du numérique en milieu clos et par conséquent contrôlé, le moyen de valoriser l’expertise et le réseau que j’avais développé depuis quinze ans dans le maraîchage et l’horticulture ornementale. C’est pourquoi je fais aujourd’hui partie des acteurs de la révolution digitale sur le marché de niche de l’horticulture.
Devenu indispensable à l’horticulteur pour pallier la distribution inadaptée des ressources naturelles requises par la culture, le numérique s’impose également comme un outil de première nécessité pour l’assister dans la prise de décision opérationnelle et stratégique.
Car le potentiel d’application des high tech sous les serres est vaste, de la gestion d’informations utiles à la prise de décision jusqu’à la régulation des process. Cette dernière vise principalement à pallier la distribution inadaptée des facteurs de production spécifiques aux productions végétales, afin d’obtenir les conditions de développement requises par la plante. La mission principale de l’ordinateur de process dont le rôle est de réguler le climat et l’irrigation, est de fait de contrôler les équipements de plus en plus nombreux qui permettent d’améliorer la répartition dans le temps et dans l’espace, des différentes ressources nécessaires au développement de la culture et ce aux niveaux racinaire et aérien.
Au niveau du système racinaire, l’ordinateur contrôle un dispositif complexe de stations de dosage des engrais prolongées par des silos de stockage, pompes et vannes d’irrigation qui ajustent la disponibilité en eau et éléments nutritifs au besoin de chaque plante qui reçoit généralement au goutte à goutte, la juste quantité requise à chaque instant. Au niveau de la maîtrise du climat de la serre, l’enjeu est de coordonner l’action de moteurs d’ouvrants de toiture ou d’écrans – qui font office de vannes destinées à gérer les échanges de chaleur et de froid, d’humidité ou de lumière entre l’intérieur et l’extérieur de la serre. L’ordinateur contrôle également des chaudières ou cogénérations (moteurs thermiques qui actionnent une turbine destinée à convertir en électricité l’énergie tirée du gaz) prolongées par un circuit de chauffage qui peut être assorti d’un stockage d’eau chaude dans des cuves tampon, des échangeurs thermiques destinés à des transferts de phase etc.
La dynamique de l’innovation dans la maîtrise des conditions de culture sous serre, se traduit par l’inflation du nombre des équipements que l’ordinateur de process se doit de contrôler. Le concept ultime de serre fermée – adaptation de celui d’air conditionné à la serre – comporte un dispositif de « traitement d’air » sophistiqué qui rend possible le découplage de l’ambiance de la serre avec les conditions extérieures, aussi drastiques soient elles.
Alors qu’en serre classique « ouverte » on est condamné à subir l’hygrométrie parce qu’on fait le choix de contrôler la température dans la mesure où elle reste le premier facteur limitant de la croissance du végétal, la serre fermée donne la main sur la totalité des paramètres d’ambiance. Elle a jusqu’ici convaincu les maraîchers actifs sous les climats marqués soit par des étés torrides et sec qui sont préjudiciables au développement de la plante, soit par des arrières saisons trop humides qui font surgir le spectre de la maladie. Gageons qu’en dehors de ces circonstances extrêmes que le dérèglement climatique pourrait néanmoins banaliser, la serre fermée sera reconnue pour sa principale vertu qui est en définitive de permettre le contrôle total de l’ambiance de la serre dans les conditions d’une météorologie ordinaire ; Qui peut le plus peut le moins. A cet égard, je pense que la serre fermée a de beaux jours devant elle dans la mesure où la pression croissante de la concurrence sur les marges de l’exploitation, pousse le producteur à la performance agronomique et partant de là, lui impose une maîtrise totale du climat d’ambiance. A terme, l’accentuation du dérèglement climatique fera sans doute de la serre fermée un outil obligatoire partout.
Qu’il s’agisse du transport de flux liquides ou gazeux ou du transfert de phase, il est question dans tous les cas pour l’ordinateur de process, de tirer parti au bon moment et à l’endroit adéquat, des ressources que la nature distribue de façon de plus en plus chaotique sous l’effet du dérèglement climatique.
La finalité première de cet organe informatique est en effet de pallier les aléas d’un milieu extérieur caractérisé par un régime de précipitations aléatoire ainsi que des températures de plus en plus anachroniques. Le changement de position de simples actionneurs rend possible la mobilisation au bon endroit et au moment voulu, des ressources naturelles au profit de la culture. Ces actionneurs visent à mettre en mouvement ces différentes ressources, les stocker puis les canaliser à bon escient. De ce point de vue, l’ordinateur de process pourrait être défini comme l’instrument d’une géo ingénierie bas carbone vertueuse qui fonctionne sur un mode local et à cet égard ne prétend pas œuvrer à l’échelle géologique. Cette approche relève en l’occurrence de l’agriculture de précision qui se caractérise par une sobriété de moyens au service d’un impact maximum qui tire parti des flux naturels.
Lorsque la nature n’est plus en mesure de satisfaire les besoins de la culture en dépit des moyens précédents, le producteur doit se tourner en dernier ressort vers le marché qui lui fournit l’eau du réseau, l’énergie ou du CO2 liquide. Du fait de l’épuisement annoncé de ces ressources, l’ordinateur de process est alors invité à les mobiliser avec sobriété.
Au-delà de sa vocation à réguler les process, le numérique est un allié indispensable du producteur pour l’assister dans la prise de décision opérationnelle et stratégique.
Car l’ordinateur de process qui est à même de générer une masse de données relatives au climat et à l’irrigation, alimente de plus en plus souvent un serveur doté d’un logiciel d’analyse de l’information. Ce serveur local – en voie de délocalisation vers le cloud qui promet à l’utilisateur de s’affranchir de la contrainte spatiale – collecte par ailleurs les données qui concernent la récolte et l’activité d’une main d’œuvre en passe d’être remplacée par des robots. Le numérique devient alors un puissant levier d’optimisation du résultat dans dans différents domaines, qu’il s’agisse par exemple de la gestion des sources d’énergie ou du choix des variétés. En d’autres termes, le concept d’ERP s’invite aujourd’hui dans les exploitations qui sont sommées sous la pression exercée sur leur marge par une mondialisation débridée, de maîtriser davantage leur performance à tous les niveaux ou le cas échéant, de s’agrandir.
Alors qu’on devrait naturellement s’attendre à un changement climatique décelable à l’aune de moyennes millénaires voire séculaires, c’est à l’échelle de quelques années que les relevés météorologiques confirment à l’humanité l’ampleur du réchauffement. Chaque année nouvelle nous réserve désormais son lot de tristes records qui nous démontrent qu’elle est plus chaude que les précédentes. Autrement dit, l’évolution d’un phénomène supposé géologique est perceptible à l’échelle humaine puisqu’il est tangible pour les générations actuelles. Car c’est sur un pas de temps inférieur à une génération que sont régulièrement battus de nouveaux records absolus de température. Le fait que cette accélération soit manifestement découplée de la progression des émissions de CO² soulève l’hypothèse de réactions en chaîne amorcées par des phénomènes tels que la fonte des glaces et la diminution de l’albédo; Ou encore la disparition des couverts végétaux (artificialisation des sols ou destruction des forêts par les incendies et la surexploitation) qui « climatisent » normalement l’atmosphère par leur transpiration. L’inertie propre à tous ces mécanismes est telle que je doute de la capacité de l’espère humaine à endiguer le phénomène, à supposer qu’elle parvienne à stabiliser ou même diminuer la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre. L’accélération confirme d’autre part l’épuisement des phénomènes amortisseurs que sont par exemple l’absorption du CO² par les océans (le point de saturation est imminent) ou la biomasse. En d’autres termes, les boucles de régulation n’opèrent plus et le réchauffement climatique s’emballe.
Hier se posait encore la question d’un réchauffement climatique que les climato-sceptiques (désormais officiellement hors-jeu) mettaient en doute. Aujourd’hui se pose celle de son ampleur. Tandis que certains laissent croire qu’un réchauffement limité à +1,5°C est encore possible, la communauté scientifique semble faire consensus sur le fait que ce seuil sera franchi en 2030. Jusqu’alors suspect d’avoir dramatisé la situation, le GIEC reconnaît lui-même aujourd’hui qu’il avait sous-estimé le rythme du réchauffement. Il déclare que l’augmentation de la température moyenne du globe pourrait être de 6 ou 7°C d’ici la fin du siècle. Au sein de l’opinion publique, des collapsologues s’invitent depuis peu dans le débat. Pendant que le sud de l’Australie fait face à des coups de chaleur de +50°C cet hiver, les américains subissent une vague de froid marquée par des températures proches de -50°C tandis qu’en Europe cet été, nous venons d’essuyer deux vagues de chaleur sans précédent pour découvrir à la rentrée que ce mois de juillet fut le plus chaud relevé sur terre depuis la nuit des temps. Ces faits avérés nous démontrent qu’aujourd’hui, nous ne vivons déjà plus dans le même monde qu’hier.
Le secteur agricole se distingue de ceux de l’industrie et des services par sa dépendance au climat puisqu’au rang des principaux facteurs de production figurent la ressource en eau, la température et l’ensoleillement. Cette dépendance est d’autant plus prégnante que les cultures sont produites en plein champ et que leur cycle est long. L’impact du changement climatique sur les facteurs de production précédents est considérable.
La communauté des agronomes aborde généralement ce défi sous l’angle du réchauffement global. Je suppose que l’une des raisons pour lesquelles nous abordons le changement climatique sous cet angle tient au fait que le GIEC focalise son approche sur cet aspect. Probablement parce que le réchauffement est plus facile à appréhender par les modèles que le dérèglement qui se traduit par des variations brutales de la météorologie. Car ce dernier procède du local et de la prévision météo à court terme, tandis que le réchauffement est un phénomène global qui opère à long terme. En outre, les projections relatives au réchauffement s’appuient sur un historique largement documenté, alors que le dérèglement souffre probablement d’un manque de références lié à ce caractère local ainsi qu’à l’absence d’empreinte des épisodes météorologiques passés. En d’autres termes partant du fait que ce qui est mal connu n’existe pas par principe, l’humanité perçoit le changement climatique par le prisme du réchauffement. Elle le fait d’autant plus volontiers qu’en matière de changement climatique, le réchauffement est plus facilement mesurable que le dérèglement pour la communauté humaine qui s’est par ailleurs assigné des objectifs à cet égard. Pour notre civilisation digitalisée qui ne reconnaît dorénavant que ce qu’elle peut chiffrer, cette manifestation du changement climatique relègue au second plan celle du dérèglement.
Je pense pour ma part que ce dernier est le principal défi posé à la communauté des agronomes par le changement climatique. Du moins à court terme dans la mesure où une élévation de l’ordre de 6-7°C à la fin du siècle sera pour le moins extraordinaire. Pour l’heure, l’occurrence dans un ordre inédit d’accès de froid ou de chaleur, de pluies diluviennes ou autres coups de vent violents, n’est certainement pas compatible avec la vie qui s’est adaptée depuis des millions d’années – darwinisme oblige – à la séquence d’évènements météorologiques ordinaires qui se faisaient suite chaque année dans un ordre prévisible. C’est particulièrement vrai pour les plantes à fleurs qui dominent la flore terrestre après être apparues tardivement dans l’histoire de l’évolution : la réalisation de chacune des étapes de leur cycle reproducteur est conditionnée par une « fenêtre de tir » météorologique parfois étroite. Les espèces et les écosystèmes, qu’ils soient naturels ou cultivés, me paraissent clairement menacés par le dérèglement climatique. La monoculture intensive n’échappe pas plus à cette réalité que les écosystèmes induits de l’agriculture biologique que certains prétendent résilient. Car il semble logique que le caractère létal de certains évènements météorologiques extrêmes mette à mal ces derniers en les obérant de certains organismes qui participent de leur équilibre fonctionnel.
Par conséquent face à la menace du dérèglement climatique, la communauté des agronomes se doit d’inventer d’autres modèles que ceux qu’elle avait imaginés au siècle dernier pour accroître le rendement et la qualité des productions agricoles. En réponse à l’augmentation des températures moyennes, elle postule aujourd’hui qu’il conviendrait simplement de décaler chaque culture au nord ou en amont du calendrier de culture. Je pense que le déplacement dans le temps ou dans l’espace envisagé comme réponse à l’élévation des températures est caduque, dans la mesure où la véritable menace est celle du dérèglement qui n’épargnera sans aucun doute aucune latitude et aucune période de l’année. Car le dérèglement étant logiquement la conséquence de déséquilibres croissants entre les quantités d’énergie stockées à la surface des continents et des masses d’eau libre ou gelée, il est incontestablement amené à s’amplifier partout. Inédite par rapport aux épisodes de réchauffement passées, la situation actuelle tient au rythme accéléré de celui qui se manifeste aujourd’hui. Il se situe sur l’échelle de temps de l’anthropocène au lieu du temps géologique pour les précédents.
J’émets de grandes réserves sur les projections émises par certaines instances mondiales qui affirment qu’avec la monoculture intensive ou l’agriculture biologique, la planète permettrait de nourrir demain dix milliards d’habitants, aux seules conditions d’abandonner d’une part le régime carné et d’autre part de résoudre le problème du gaspillage qui représente aujourd’hui le tiers des récoltes. Je crains que la surabondance de l’offre en matières premières alimentaire que nous connaissons depuis les trente glorieuses sous nos climats tempérés, n’apparaisse bientôt que comme un âge d’or fugace à l’échelle de notre histoire. Nous ne vivons plus dans le même monde qu’hier et l’amplification du dérèglement à laquelle nous assistons déjà, appelle incontestablement des réponses sans commune mesure avec celles qui avaient fait leurs preuves par le passé. Il me semble évident que ne ferons pas l’économie d’une seconde révolution verte.