En dépit du caractère indispensable du numérique pour l’agriculture, c’est seulement aujourd’hui que la fée high tech se penche sur le berceau de l’horticulture après avoir jeté son dévolu sur d’autres secteurs d’activité plus rentables et plus faciles à appréhender tels que l’automobile, la chimie ou l’énergie.
La preuve en est que le CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique) avait investi depuis longtemps les secteurs précédents lorsqu’il ouvrait il y a cinq ans seulement à Grenoble, un poste destiné à la valorisation de son portefeuille de « briques technologiques » dans l’agriculture. J’observe d’autre part que sur le marché de niche de l’horticulture, la grande majorité des technologies proposées par les acteurs du numérique sont datées par rapport à l’état de l’art sur le marché de la grande consommation. En outre, les solutions commercialisées par la grande majorité de ces fournisseurs, sont généralement détournées de leur usage initialement prévu pour les besoins du bâtiment ou d’autres secteurs d’activité, avec une adéquation seulement partielle au besoin. Dans l’horticulture, les conditions d’utilisation drastiques tout comme une grande exigence technique, justifient pourtant le développement de solutions spécifiques. Dans le domaine de la régulation du climat sous serre par exemple, les équipements standard du bâtiment se heurtent à leurs limites dès lors qu’il s’agit de viser de façon précise et stable les nombreuses consignes demandées par le producteur (température, hygrométrie, lumière, taux de CO2, acidité et concentration en éléments nutritifs de l’irrigation). Cette performance est d’autant plus difficile à réaliser que l’enveloppe perméable et transparente de la serre impose l’influence du climat extérieur sur l’intérieur de l’enceinte où s’exerce en outre celle de l’activité transpiratoire du végétal.
Mise à part le manque de richesse de la filière agricole et l’étroitesse de ses débouchés, son retard en matière de technologie est probablement lié au fait que le vivant se prête difficilement à la standardisation ainsi qu’à la défiance d’une majorité de consommateurs et de (certains) agriculteurs vis-à-vis de la technologie qu’ils opposent à des processus agricoles supposés être naturels, ce qui est depuis toujours loin d’être le cas. En sanctionnant l’horticulture intensive par l’achat de produits issus de l’agriculture biologique ou raisonnée, la société civile incrimine les high-techs pour leur part de responsabilité dans l’industrialisation d’une agriculture fantasmée comme devant être nécessairement traditionnelle. La technologie est rendue implicitement coupable d’une régression dans notre rapport à l’environnement du fait des économies d’échelle qui vont de pair avec la standardisation tandis qu’au niveau social, le retrait de l’intervention humaine au profit de l’automatisation et de la robotique, la rend suspecte de taylorisme.

Je pense personnellement que face à l’urgence imposée par le dérèglement climatique et compte tenu de la nécessité de préserver les ressources en eau comme en énergie fossile tout en palliant la pénurie de compétences, nous avons d’autant moins le choix de nous passer des high tech que la demande en matières premières alimentaires de la part d’une population mondiale devenue pléthorique, est exponentielle. Et ce d’autant plus que le retour de la grande pauvreté conjugué à la mondialisation commerciale et financière, impose à l’horticulture une efficacité économique que la technologie rend désormais possible. De ce point de vue, les avantages du numérique l’emportent sans aucun doute sur ses inconvénients.
Nous sommes heureusement témoin d’un avènement des high tech qui dépasse de loin par son ampleur, le précédent des années deux mille. L’émergence très récente des internet des objets, big data, deep-learning, Intelligence Artificielle et autres technologies nouvelles qui bénéficient de l’expansion du cloud, exerce un effet de levier puissant sur l’innovation qui est à même d’étendre considérablement le champ des possibles dans l’horticulture. Cet avènement permettra sans aucun doute aux exploitations horticoles plus complexes et pour certaines de plus en plus grandes, d’accéder aux outils standards de l’industrie tels que les ERP et autres moyens destinés au contrôle de gestion ou à la traçabilité des process entre autres exemples. En vertu de l’adage selon lequel l’organe crée la fonction, il me semble clair que l’horticulture s’emparera des moyens précédents dès lors qu’ils seront rendus disponibles par les industriels du numérique. Je pense par conséquent que la question n’est plus de savoir si les technologies précédentes seront adoptées par les producteurs, mais quand elles le seront.
La réponse à cette question dépend du rythme d’adoption des innovations technologiques par ces derniers. Le recours aux high-tech étant conditionné par l’acquisition de compétences ad’hoc et par une capacité d’investissement sans commune mesure avec celle d’une majorité d’agriculteurs, ce rythme sera logiquement déterminée par celui auquel ils seront remplacés par des industriels. Gageons qu’avec une population agricole vieillissante – la moitié est âgée de plus de 55 ans – et la concurrence croissante qui s’exerce sur les marché agricoles, la substitution devrait s’opérer sur les 15 prochaines années. Je pense qu’avec le changement climatique et les difficultés croissantes pour produire notre alimentation, cette dernière devrait reprendre de la valeur et aiguiser les appétits d’investisseurs ou d’enseignes de la GMS qui auront besoin de sécuriser leur approvisionnement.
Au delà de cette mutation de l’agriculture, la vitesse à laquelle elle s’emparera des high-tech dépendra en premier lieu de l’effort de recherche des fournisseurs de technologie qui devient plus que jamais la première condition nécessaire à leur survie. Cette condition est sans aucun doute le nerf de la guerre dans le secteur des high tech où le fait de ne pas être en avance revient à être en retard. Aujourd’hui, l’abondance de l’offre en technologies nouvelles agit comme un facteur d’accroissement des inégalités entre les acteurs du numérique. Le fossé se creuse entre ceux qui sont à même d’en tirer parti et ceux qui sont voués à décrocher dans un secteur qui négocie actuellement son virage vers la maturité.
De fait, nous assistons au retrait progressif des pionniers que sont petites entreprises familiales qui avaient misé sur leur marché domestique mais qui n’ont plus les moyens de financer leur recherche du fait d’un parc de clientèle trop étroit. Disqualifiées par l’obsolescence de leur gamme, ces entreprises handicapées par leur petite taille n’ont guère d’autre choix que celui de disparaître ou de se cantonner au segment low-tech ciblé à juste titre sur l’agriculture extensive.
Quant aux entreprises de taille intermédiaire qui avaient parié sur le marché mondial en faisant le choix d’une stratégie fondée sur un investissement massif dans la vente et le marketing, elles découvriront à leur insu qu’elles auront fait fausse route. Nous sommes manifestement à un tournant qui impose l’évidence d’une voie unique aux acteurs du numérique en horticulture : celle de l’innovation. Il me semble évident que les entreprises qui ont un avenir sont celles qui orientent leurs ressources vers la R&D. Le retour sur investissement de cette dernière étant lointain, je pense que les sociétés qui sont aux mains d’un actionnariat dilué – du type fonds de pension par exemple – généralement avide de profits à court terme, sont voués à l’échec au profit des entreprises à capitaux privés.
Plus globalement, je pense que la tendance s’inscrit dans un changement de paradigme de l’économie de marché. Au sortir de la guerre, l’urgence de la reconstruction avait donné le pouvoir dans les entreprises, aux acteurs de la production. Au long des trente glorieuses, il passait aux mains des cadres du marketing et de la vente, sommés d’écouler les volumes excédentaire produits par les précédents. A l’ère de la connaissance et partant de là du numérique, c’est aux ingénieurs et techniciens qu’il incombe désormais de relever les nouveaux défis évoqués dans cet article.
