Les causes du retard à l’allumage de la filière des Ag-tech en France (art. 2 sur 4).

The many explanations of the delay in the start of the Ag-tech sector in France (art. 2 of 4).

De la fourche à l’assiette, une majorité d’acteurs oppose au vivant la technologie alors qu’elle gagnerait à être au service de l’agriculture pour que cette dernière s’adapte au changement climatique comme à la raréfaction des facteurs de production. En France, le manque de ponts entre la filière agricole et celle des high tech est patent. Celle des Ag-tech fonctionne en vase clos, à l’écart d’une dynamique mondialisée. Notre filière agricole n’est pas encore « câblée » high tech tous ses étages pour différentes raisons objectives et subjectives.

Pour les agriculteurs français qui sont à la base de la filière, la compétitivité coût est un premier obstacle majeur à l’investissement dans les solutions innovantes que sont les équipements high tech.

Les manifestations de ce début d’année nous rappellent qu’exposées à des facteurs de risque spécifiques tels que l’aléa climatique, les entreprises agricoles ont en outre peu de marges de manœuvre financières pour investir dans les nouvelles technologies.

Sur fond de carcan réglementaire coercitif, les exploitations les plus intensives en équipement high tech que sont celles du maraîchage hors sol, sont étranglés par des charges supérieures à celles de leurs concurrents étrangers, tandis que la grande distribution confisque leurs marges en dépit de la loi Egalim. Les productions désaisonnalisés qui sont cultivées sous serre chauffée sont confrontées au coût de l’énergie de plus en plus élevé et aléatoire (le gaz qui représente 1/3 des charges opérationnelles, passait de 15 € à 200 € la tonne il y deux ans) alors que les pays du sud bénéficient pendant la contre-saison, de la chaleur et de la lumière délivrés gratuitement par le soleil.
Ces exploitations spécialisées étant d’autre part exigeantes en compétences techniques comme en main d’œuvre, elle font face à la difficulté supplémentaire d’une pénurie de travailleurs aggravée par la concurrence des nations qui sont avantagées par des niveaux de salaire plus favorables.

Le poids des Opex et des Capex est d’autant plus difficile à assumer pour ces maraîchers exigeants en technologie que leur exploitation familiale est souvent pénalisée par sa dimension réduite. Rappelons que la surface des serres en France est limitée à 4,5ha en moyenne pour une raison que je pense être – au-delà de la complexité du métier – le coût dispendieux des immobilisations. Il augmente en proportion de l’intensité technologique au point que la valeur d’une serre hors sol chauffée toute équipée est d’environ 2 M€/ha. La valeur des actifs de ce type d’exploitation est donc en moyenne de 9 M€ (avant amortissement) alors que le prix de vente d’une exploitation agricole standard est de seulement 200 K€ en France. A défaut de subventions, le seuil de rentabilité devient hors de portée pour les maraîchers qui envisagent l’investissement dans une serre high tech.

Tandis qu’ils font face à une érosion de leur compétitivité coût aggravée par une taille d’entreprise limitante, les maraîchers serristes sont naturellement réticents à investir dans des nouvelles technologies coûteuses parce qu’ils sont seuls à porter le risque financier et ce sans filet de sécurité. Hors de l’agriculture, son poids est généralement réparti entre un collectif d’actionnaires et quand ce n’est pas le cas, l’actionnaire est assis sur un capital qui lui permet d’amortir le risque d’échec. Partant de là, comment s’étonner que la sensibilité au prix l’emporte parfois sur l’intérêt technique et que toutes les serres soient sur le même modèle dans un secteur où l’exercice de la profession est en outre des plus complexes ? Car je n’en connais pas d’autre où l’actionnaire qui doit se former sur le tard, soit tout à la fois directeur financier, directeur des ressources humaines, manager et « last but not least », responsable de production lorsqu’il endosse de surcroît la fonction de chef de culture en deçà d’un seuil critique que je situe entre 2 et 4ha.

La barrière de la compétitivité coût est moins haute dans le cas des cultures de plein champ qui sont intéressées par les OAD (Outils d’Aide à la Décision) nécessaires à l’agriculture de précision. Elle l’est d’autant moins que la surface de ces exploitations est du même ordre que celle de leurs concurrents étrangers et qu’à l’ère de l’usage qui prend le pas sur la propriété, le modèle du SAS (Software As a Service) substitue un coût opérationnel à l’investissement.

Pour une autre raison que les agriculteurs, leurs fournisseurs de technologie se heurtent également à l’écueil de la compétitivité coût.

En amont de la filière végétale, une majorité d’acteurs des Ag-tech limite sa cible à notre marché domestique de taille d’autant plus réduite que les agriculteurs français sont frileux vis à vis des high tech. Partant de là, leurs fournisseurs de technologie peinent à se développer pour être en mesure de passer d’un tour de table au suivant afin de se structurer pour d’une part viser l’export et d’autre part muscler leur R&D. Cette dernière n’étant pas en capacité d’intégrer les opportunités technologiques qui ne cessent de se présenter, le secteur français des Ag-tech est à la traîne alors que la France reste en tête des producteurs agricoles européens.

En France, une difficulté majeure pour l’ensemble des acteurs économiques de la filière, reste l’accès au capital.

A défaut de capital risqueurs d’obédience privée, les startup de l’AG-tech doivent principalement compter sur le soutien de l’état – via les fonds d’amorçage ou la BPI – qui finance généralement les premiers tours de table. Ce saupoudrage reste du domaine de la démagogie car la puissance publique préfère flécher ses ressources budgétaires vers les industries de l’hydrogène, de l’ordinateur quantique, des semi-conducteurs ou de la santé entre autres exemples. Sur les 54 milliards d’euros du plan de financement France 2030 lancé en 2021, l’état ne libère que « un milliard d’euros pour la révolution du vivant et de la connaissance, destinée à la recherche de solutions innovantes, à l’agrorobotique, au développement numérique, notamment au service de l’innovation face au changement climatique (méthanisation, sélection des semences…) ». D’autre part, « 500 millions seront consacrés à un fond entrepreneurs du vivant destiné à aider l’installation de jeunes agriculteurs ou de start-up ». Soit moins de 200 M€ par an au bénéfice de l’innovation agricole en sachant que cette enveloppe n’est pas destinée qu’au secteur des high tech comme le précise la liste des thèmes éligibles. Précarisées par leur assise sur notre marché domestique étroit, les membres de Ferme Digitale font face à la double peine d’un financement pénurique qui limite d’autant plus leurs chances d’atteindre le stade critique de licorne.

Sur un marché établi de plus longue date, leurs clients agriculteurs peinent également à obtenir le soutien des banques et plus encore des investisseurs privés. Ces bailleurs de fond ont une préférence pour d’autres pans du secteur primaire industrialisés de longue date – pétrole et autres industries extractives – ou pour les secteurs secondaire puis tertiaire qui ont eu tour à tour leurs faveurs. Frileux, ils ont probablement du mal à accepter la faible rentabilité de l’activité agricole qui va de pair avec un horizon financier lointain et une exposition à certains aléas spécifiques tels que le climat. Dans ce contexte, les exploitants agricoles doivent compter sur leurs capitaux propres et à défaut de subventions, il leur est difficile de se moderniser dans le cas des productions exigeantes en équipement high tech.

La technologie est un sujet orphelin, au profit du vivant sur lequel se focalisent la recherche et le conseil.

La recherche publique (INRAE, CIRAD) et les instituts techniques français (ARVALIS, CTIFL…) emploient majoritairement des agronome tandis que les chercheurs dédiés à la technologie sont l’exception qui confirme la règle. Les rares ingénieurs compétents dans ce domaine relativement récent sont affectés à la gestion des outils de R&D alors qu’il ne fait l’objet d’aucun programme de recherche en tant que tel. En amont de notre filière agricole, force est de constater que les sciences du vivant restent souveraines.

Facteur aggravant, le coût des outils de R&D bride probablement les avancées dans le domaine des high tech, comme en témoigne l’état désuet du parc des serres de recherche de l’INRAE. Cela vaut également pour les ressources humaines car je doute de la capacité de nos EPST (Établissement Public à caractère Scientifique et Technologique) à s’aligner sur les salaires du privé pour attirer les talents compétents dans la technologie et en particulier dans l’AI, quand ces derniers sont dragués par d’autres industries plus richement dotées.

On peut d’autre part penser que la gestion des compétences et des outils de R&D s’inscrit dans le temps long au sein de nos instituts alors que l’irruption des high tech est très récente et que la vitesse d’évolution de ces dernières va de pair avec une obsolescence accélérée du savoir et des équipements. Au-delà de la capacité financière limitante de notre recherche agronomique se pose peut être la question de la souplesse de son organisation et de son mode de gouvernance.

Les freins précédents expliquent l’inertie d’une recherche agronomique qui peine à s’extraire des sciences de la vie placées au cœur de la première révolution agricole menée avec succès (la France occupait un rôle de premier plan avec des champions tels que RPA, la SCPA ou Clause-Tézier) sur le front du plein champ au siècle dernier. Dans ce milieu vivant, la priorité était donnée aux processus biologiques essentiels que sont la nutrition des plantes et la lutte contre les ennemis des cultures d’origine biotiques, à l’heure où l’enjeu du contrôle de process était mineur et la technologie balbutiante.

Cette dernière peine à émerger au sein de l’INRAE bien qu’il ait absorbé l’IRSTEA (ex-Centre d’Étude du Machinisme Agricole et du Génie Rural des Eaux et Forêts). On peut penser que les organismes de recherche spécialisés dans les high tech – CEA ou INRIA – sont mieux placés pour s’engager sur la voie des Ag-tech mais pour ces derniers, l’agriculture est pour l’instant un sujet marginal par rapport à d’autres débouchés plus lucratifs.

La carence endémique de la recherche et du conseil dans les high tech – au bénéfice du vivantest héritée de la formation des acteurs de la filière.

A l’instar du reste de la filière végétale française, l’enseignement agricole reste principalement tourné vers les sciences du vivant. De même que chez les chercheurs et les conseillers agricoles, rares sont les enseignants qui sont compétents dans les high-tech. Même au sein des établissements les plus récents que sont Hectar ou Unilasalle, la double compétence n’est pas encore d’actualité et le savoir qui reste à construire, appartient pour l’heure aux entreprises high tech. Un hiatus historique sépare toujours l’enseignement agricole de celui des sciences dures qui font appel à des schémas de pensée différents, comme je le fais remarquer dans mon article précédent. Ce clivage remonte au études secondaires ou ceux qui s’orientent vers le vivant empruntent d’autres voies que ceux qui font le choix des sciences dures. Par rapport à l’économie réelle qui comblera inéluctablement le fossé entre le vivant et le numérique parce qu’elle est soumise à la dure loi du marché, l’enseignement agricole accuse aujourd’hui un retard au même titre que la recherche.

J’ajouterais que sa mauvaise performance en anglais est un facteur aggravant parce que le secteur des high tech que dominent les GAFAM américains, est mondialisé. Au contraire des autres filières de l’enseignement supérieur, les écoles d’ingénieur agronome et agricole françaises tardent à s’intégrer dans les réseaux d’échange européens, alors que c’est justement à l’étranger que l’innovation technologique est la plus dynamique.

Last but not least : les freins culturels pèsent lourdement sur les déterminants objectifs listés ci dessus.

En France, l’agriculture est forte d’une identité culturelle singulière définie par l’attachement de la population à la paysannerie. Peut être cette représentation est elle héritée de nos origines rurales, dans la mesure où la plupart de nos ancêtres habitaient encore les campagnes à une époque relativement récente.

Le citoyen français ne peut de départir d’une représentation des paysages naturels façonnée par l’agriculture. Par rapport aux petits pays ou aux mégalopoles où la pénurie de foncier fait de la population une civilisation hors sol, la nation française est attaché aux espaces ruraux dont elle toujours eu la jouissance au point qu’à ses yeux, nature et agriculture se confondent. Partant de là, l’emprunte de la technologie sur nos campagnes se doit d’être neutre.

Ce qui vaut pour le cadre de vie vaut pour l’alimentation. La provenance artisanale des produits agricoles est induite par la dimension culturelle dont est investie la cuisine française – comme en témoigne le succès croissant d’émissions telles que Top Chef. Toute référence à un process industriel apparaît suspecte aux yeux du consommateur qui attend une origine paysanne, bien qu’il achète de plus en plus d’aliments transformés et qu’il ignore que derrière les apparences, l’agriculture de plein champ est loin d’être aussi naturelle que ce qu’il imagine. Pour une majorité de consommateurs, l’agriculture se doit d’être traditionnelle et le concept d’industrie qui repose sur la technologie, ne fait pas bon ménage avec l’alimentation.

A ces obstacles culturels à l’innovation, Henry Mandras superpose d’autres freins subjectifs dans l’ouvrage intitulé La fin des paysans qu’il publiait en 1992 chez Actes Sud.

Le prochain article de cette série sera consacré aux conséquences du retard de la France dans les Ag-tech. Par la suite, un quatrième et dernier article ouvrira des pistes originales.

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