Je découvre au fil de l’actualité que la réalité rattrape les hypothèses que j’avais soulevées il y a deux ans. Ce printemps, une série d’anomalies météorologiques confirme de facto que le dérèglement climatique douche les espoirs de récolte de nombreux agriculteurs. Ceux des viticulteurs et des producteurs de fruits à noyaux ont été mis à mal par la douceur et le gel qui se font suite de manière désordonnée, sous l’effet de la perturbation d’un courant aérien planétaire (le jet-stream). Je suppose qu’elle était provoquée par l’écart de température croissant entre notre latitude et celle des pôles dont la fonte s’accélère de façon vertigineuse. Au-delà de ce phénomène, j’imagine que le dérèglement sera aggravé par la perturbation des courants marins probablement retardée par l’inertie thermique des masses d’eau. Quant on sait que c’est du gulf-stream que dépend notre climat tempéré, on peut s’attendre à une remise en cause des conditions climatiques en France. Les media nous apprennent que le GIEC s’apprête à publier cet été son nouveau rapport qui revoit à la hausse l’impact du changement climatique désormais qualifié de cataclysmique. Ils confirment ainsi les réserves que j’avais soulevées quant à la valeur très relative des pronostics de la communauté scientifique. Dans les post du 23 octobre 2019 et du 17 janvier de cette année, j’échafaudais quelques hypothèses sur les causes de son impuissance à se prononcer sur la question du dérèglement.
Face à la réalité du changement climatique, l’agriculture persiste à se cristalliser sur des solutions qui me semblent insuffisantes. Agroécologie et décalage des cultures dans le calendrier ou dans l’espace répondent timidement à l’enjeu du réchauffement mais ne sont pas à la hauteur de celui du dérèglement qui est sans aucun doute amené à s’amplifier partout. La sélection d’espèces ou variétés tolérantes aux manifestations extrêmes du climat est plus adaptée mais loin d’être proportionnée à l’ampleur du phénomène.
La solution d’une « mise sous cloche » de l’agriculture me parait incontournable pour pouvoir faire face à la détérioration des conditions météorologiques. En d’autres termes, la culture sous serre est promise à un avenir radieux car elle permet de s’affranchir des perturbations du climat extérieur avec en outre l’avantage de rendre possible la maîtrise des consommations intermédiaires en eau et en engrais tout en limitant l’usage des pesticides.
Ce recours est envisageable pour les cultures vivrières mais il n’est malheureusement pas réaliste pour les grandes cultures qui constituent notre alimentation de base. Car le rendement de ces dernières dépend directement de l’activité photosynthétique et partant de là, de la surface d’interception de la lumière par le couvert végétal dont l’emprise au sol est nécessairement considérable. Par conséquent, le coût financier tout comme l’emprunte carbone de serres qui seraient destinées à abriter des céréales, oléagineux ou protéagineux, est rédhibitoire. Au contraire du maraichage sous serre, l’agriculture de plein champ est donc loin d’être une activité parfaitement maîtrisée puisqu’elle dépend à la fois des conditions édaphiques et encore plus des conditions météorologiques. Il est donc évident que les grandes cultures subiront de plein fouet les assauts du dérèglement climatique sur fond de pénurie en énergie fossile.

Le bon sens me conduit à penser que pour ces productions, les options suivantes sont incontournables :
Retour vers une collectivisation de l’agriculture.
En France, le dérèglement induit déjà une hausse sensible du prix des denrées végétales avec pour conséquence l’inégalité d’accès à une alimentation de qualité, gage de santé pour la population. La menace imminente est celle de la pénurie qui se vérifie déjà dans certains pays davantage exposés au dérèglement. A moyen terme, l’enjeu alimentaire redonnera certainement à l’agriculture la place majeure qu’elle mérite au regard de son caractère vital. Confrontés à cette réalité, les politiques devront acheter la paix sociale en garantissant d’une part la sécurité d’approvisionnement des peuples et d’autre part en sécurisant le revenu des actifs agricoles. Car la diminution incessante du nombre d’agriculteurs qui peinent à transmettre leur exploitation ou l’augmentation du nombre de ceux qui se suicident, démontre à quel point leur activité est vulnérable. A la volatilité des marchés agricoles de plus en plus ouverts au fil des révisions successives de la PAC s’ajoute celle d’une récolte de plus en plus incertaine sous l’effet du dérèglement climatique. Cet aléa n’est pas tenable pour des acteurs privés et notamment pour les entrepreneurs individuels que sont les agriculteurs. C’est pourquoi je suis convaincu que les états reprendront la main sur l’agriculture, à rebours du mouvement de libéralisation des années écoulées depuis l’origine de la PAC. En d’autres termes, subventions et revenu garanti pour les producteurs me semblent inéluctables au même titre que la nationalisation des terres. Les productions vivrières qui sont appelées à devenir des cultures sous abri, aiguiseront au contraire l’appétit des investisseurs privés certains d’avoir la main sur le rendement et partant de là, sur le produit d’exploitation et la profitabilité des entreprises.
Réhabilitation des stocks d’intervention.
Pour faire face à l’incertitude qui pèse sur le rendement dans chaque région sous le poids du dérèglement, les parades les plus évidentes seront celles de la dispersion des zones de production (sites backup) associée à la mise en réserve de la récolte là où elle est au rendez-vous. En d’autres termes, il me semble évident que les états – éventuellement propriétaires du foncier – devront « veiller au grain » en commerçant avec d’autres états ou négociants privés, pour gérer le niveau de stocks d’intervention afin d’assurer l’autosuffisance des populations sur le long terme. A n’en pas douter, cet outil de régulation du marché des grandes cultures reprendra des couleurs.
Renversement de priorité pour les agronomes.
Dans le contexte d’une précarité agronomique, il parait logique que l’objectif du rendement maximum cède le pas à celui de la sécurisation de la récolte. Car elle est antagoniste avec la course à la productivité qui se fait non seulement au détriment des externalités négatives de l’agriculture dont le producteur n’est pas encore comptable, mais également au prix d’une plus grande fragilité des cultures et leur environnement. Entre le choix d’une récolte la plus abondante possible et celui d’une possibilité de récolte, le dérèglement nous imposera sans aucun doute le dernier.
Autres matières premières végétales et décentralisation de la production
Au pied du mur du dérèglement, je suppose que l’humanité devra se tourner vers des matières premières alimentaires produites d’une part à l’abri des caprices de la météo et d’autre part, déployées dans les trois dimensions pour minimiser leur emprise au sol. Ce sont les algues qui me semblent être les plus adaptées à ce cahier des charges. En suspension dans un milieu liquide qui présente l’avantage d’amortir les fluctuations de température de l’atmosphère, elles sont réparties sur un axe vertical pour maximiser la surface d’interception de la lumière naturelle et partant de là, sécuriser la récolte d’assimilats. Associées à ces espèces autotrophes, d’autres organismes auraient à charge de convertir ces assimilats en protéines et lipides afin de couvrir la totalité de nos besoins alimentaires. Sur un mode comparable à celui de la production d’énergie dans l’avenir, des « smartgrid agricoles » à base d’algues seraient sans doute un futur possible pour viser l’autosuffisance alimentaire à l’échelle individuelle. Je doute personnellement des élevages d’insectes et autres avatars dans la mesure où ces options supposent de produire des matières premières végétales en amont et ne font de la sorte que déplacer le problème.
